C'est pourtant ainsi que quelques-uns raisonnent, et c'est pourquoi des livres comme celui de M. Quépat sont non-seulement agréables à lire, mais utiles.
Souvenirs du bombardement de Strasbourg, par Raymond Signouret. (1 vol. in-18. Bayonne.)--L'auteur de ce livre était rédacteur en chef de l'Impartial du Rhin pendant le siège de Strasbourg. Il était donc fort bien placé pour apprécier la conduite de chacun durant ces semaines de rudes épreuves. Son livre est un récit critique et complet de ce qui s'est passé à Strasbourg du 15 juillet au 28 septembre 1870. Un plan de Strasbourg après le bombardement indique les maisons, les établissements publics et les quartiers incendiés, démolis ou gravement endommagés. On y peut voir aussi les travaux d'attaque des Allemands. Ce qui ressort clairement du livre de M. R. Signouret, c'est l'héroïsme d'une population que le verdict de la commission d'enquête a eu le grand tort de ne point louer comme elle l'avait très-sérieusement mérité.
Scènes de la vie militaire en Russie, par le prince Joseph Lubomirski.--Le prince Lubomirski est un Polonais naturalisé Parisien par sa vie, ses goûts et son esprit. Il avait publié déjà des Souvenirs d'un page de l'empereur Nicolas qui, tout intéressants qu'ils étaient, ne valent point ces Scènes de la vie militaire russe, prises, peintes sur le vif. Rien n'est plus curieux et plus captivant que ces impressions de voyage et que cette étude des superstitions russes. L'Histoire d'un prince soldat, qui commence le volume, a tout l'attrait d'un roman de Tourgueneff, avec un accent de vérité qui ferait croire à une autobiographie. Cette saveur particulière place le prince Lubomirski sur un terrain spécial parmi les littérateurs d'aujourd'hui, et il se bâtit ainsi une sorte de palais russe au milieu de notre monde littéraire parisien. Nul, à coup sûr, n'est capable de le lui disputer.
Les Religieuses bouddhistes, par Mme Mary Summer. (1 vol. Ernest Leroux.)--Cette petite brochure, grosse de science, nous apprend une infinité de choses à peu près ignorées sur les religieuses de la religion de Bouddha et sur leur histoire, depuis Sakia-Mouni jusqu'à nos jours. On y voit de pauvres Thibétaines vivant dans des vallées solitaires et tournant un cylindre à prières, qui rend des prières comme les orgues rendent des chants. Ces religieuses bouddhistes se penchent aussi au chevet des mourants, et on ne peut s'empêcher d'admirer la charité de ces dames siamoises qui, loin de nous, pratiquent, sans être chrétiennes, toutes les vertus du christianisme. M. Foucaux, l'éminent professeur au Collège de France, a écrit pour ce petit livre une très-curieuse introduction.
Le Musée Céramique de Limoges. (Une brochure in-8º. Limoges.)--Depuis l'année 1863 environ, Limoges, la patrie des émailleurs célèbres, possède un Musée, enrichi d'année en année, et qui fait déjà l'admiration des connaisseurs. C'est un Musée Céramique, œuvre véritable d'un homme dont la science et le goût artistique ont beaucoup fait pour ce Musée. C'est M. Adrien Dubouché que je veux dire. Il n'est pas possible de s'être acquitté d'une tâche avec plus d'enthousiaste ardeur que ne l'a fait M. Dubouché. Aujourd'hui le Musée Céramique est fondé, et il est beau, et il est riche, et voici qu'on en publie l'histoire à Limoges, en une brochure qui donnera aux amateurs des porcelaines de Chine, du Japon, de Sèvres, des faïences de Delft ou de Rouen, deux désirs à la fois: celui de visiter ce musée et celui de l'enrichir encore par quelque don portant le nom du donateur. Il serait à souhaiter que chacune des villes de notre France possédât ainsi un Musée où seraient centralisés les objets spéciaux produits par la contrée. Limoges, la laborieuse ville des porcelainiers, a son Musée Céramique. Il faut et la louer de l'exemple qu'elle donne et signaler sa louable activité. Le Musée Céramique, à en juger par la brochure que je signale, est, à coup sûr, une des curiosités les plus remarquables de notre pays, et je souhaite qu'il puisse rivaliser, un jour, avec la fameuse collection céramique du Musée de Dresde.
Gavarni, par Edmond et Jules de Concourt, (1 vol. in-8º, chez Plon.)--MM. de Concourt avaient tout à fait vécu dans l'intimité de cet esprit pénétrant et de ce grand artiste qui s'appelait Gavarni. On peut dire qu'il est impossible de mieux connaître un homme qu'ils n'ont connu celui-ci. Ils l'ont donc peint, de pied en cap, dans ses attitudes extérieures et dans ses sentiments intimes. Ils l'ont, en quelque sorte, ressuscité de pied en cap et on le retrouve tout entier, dans ces pages colorées, ardentes, pittoresques, où chaque mot est un coup de pinceau, dans ce livre qui est la dernière œuvre fraternelle de ces écrivains de race, Edmond et Jules de Concourt.
Telle partie du livre des frères de Goncourt, la première partie, pourrait s'appeler Gavarni peint par lui-même. Ses biographes ont consulté les carnets sur lesquels, de tout temps, il nota l'emploi de ses journées, ses impressions, ses sensations, ses trouvailles. Et c'était un styliste en vérité que Gavarni. J'ai vu chez H. Meilhac la collection des épreuves lithographiques de ses planches, celles sur lesquelles il écrivait les légendes de ses dessins. Avec quel soin il remplace un mot par un autre, avec quelle recherche il arrange sa phrase! Comme il la veut harmonieuse, caressante à l'oreille! C'est là qu'on le voit changeant le nom de ses personnages, faisant de Badinguet un Cocardeau et ainsi de suite. MM. de Concourt ont fort joliment traité toute cette jeunesse de Gavarni, tapageuse comme celle d'un cheval échappé.
J'eusse souhaité que les écrivains se fussent appesantis sur la vieillesse un peu morose, mais chargée de pensées et de souvenirs, du grand artiste. Ils ont passé rapidement. Peut-être ont-ils bien fait. Ce livre, avec les Manières de voir publiées par Pierre Gavarni, le fils, et Ch. Vriarte, nous rend bien la physionomie même de la Bruyère au crayon, un des caractères les plus foncièrement français de ce temps. Et ce caractère a porté bonheur aux frères de Concourt; ils ont écrit un livre d'art tout à fait achevé et qui complète leur œuvre si curieuse, si variée et si originale.
Gustave Ricard, par M. Louis Brès. (1 vol. in-18. Renouard.)--J'aime particulièrement ces monographies de peintres dont il semble que le public ait le goût, à en juger par toutes celles qu'on publie: monographies de Prudhon, de Géricault, de Raffet, de Charlet, de Decamps, de Th. Rousseau, des Vernet, de Delacroix, etc. Quelle magnifique histoire générale de l'art au XIXe siècle on composera plus tard avec ces études particulières! Un écrivain marseillais, d'un talent très-délicat et d'une science profonde en la matière, M. Louis Brès, vient d'ajouter à ces biographies un volume sur le regretté Gustave Ricard, l'admirable peintre de portraits, un des maîtres non pas les plus populaires peut-être, mais les plus remarquables à coup sûr de l'école française moderne. A vrai dire, Ricard fut un Vénitien ou, si l'on veut, un Van Dyck égaré parmi nous; il n'est point, objectera-t-on, purement français. Au contraire, il est français par le charme, l'élégance, la modernité, l'expression, la pensée. M. Louis Brès le fait d'ailleurs bien revivre, avec son charme particulier, sa conversation originale et sympathique, son bon cœur et son grand cœur. Ce livre est singulièrement soigné, épuré, composé avec un soin infini et, pour tout dire en un mot, digne du modèle que l'écrivain a voulu faire revivre et qu'il a si bien réussi à évoquer.
Jules Claretie.