Mais la mère ne ferma pas les yeux et les deux jeunes gens l'oreille au guet, le coeur battant au moindre bruit, restèrent debout, n'osant se communiquer leur mutuelles angoisses. De leurs lèvres s'échappaient de loin en loin quelques mots: «Mon père! ma soeur»! disait le fils.--Mon oncle! ma cousine! disait Cypriano.»

Le soleil du matin se leva rouge et brûlant sur la verdoyante pampa. Il s'élevait dans l'est, au-dessus des montagnes du Paraguay.

L'épouse inquiète y pensa sans doute, c'était de ce côté qu'était venue la tempête qui les avait balayés, elle et son mari, dans le Chaco et les avait obligés à chercher un asile sous la protection des sauvages. Mais ses yeux se tournèrent bientôt vers l'ouest, c'était la direction suivie au départ par ses bien-aimés et c'est de là qu'elle devait les apercevoir au retour.

Lorsque les rayons d'or brillèrent entre les branches du grand ombu(4) dont le feuillage couvrait l'édifice, on voyait encore trois personnes sous la vérandah, les mêmes que la veille au soir, la mère, le fils et le neveu. Tous se tenaient le visage tourné vers l'ouest et leurs regards interrogeaient anxieusement la plaine. Tous étaient sous l'empire d'un douloureux pressentiment, et Ludwig lui-même, jusqu'alors si confiant, du moins en apparence, ne pouvait plus trouver de paroles d'encouragement pour sa mère. Chacun songeait en silence à l'absence si prolongée et par suite si inquiétante de ce père et de cette soeur qui eussent dû être revenus depuis la veille. Chacun se disait que Gaspardo depuis longtemps déjà aurait dû rapporter au galop des nouvelles. Chacun pensait aux dangers qu'avait pu faire courir aux deux êtres aimés la rencontre des Indiens hostiles. Chacun enfin se représentait les mille autres périls particuliers au Chaco qui pouvaient expliquer le retard des voyageurs.

Note 4: Magnifique arbre de la famille des mimosas dont les branches largement écartées peuvent abriter une grande troupe de voyageurs. On aperçoit souvent la case d'un gaucho ombragée par un arbre solitaire de cette espère, que n'entoure pas un arbrisseau ni un buisson. Je crois que l'ombu est ce même grand mimosa qui croît sur les llanos du Vénézuéla et que les llaneros appellent Saman.

Une heure se passa encore; le soleil dans sa course ascendante au milieu des cieux, illuminait la plaine jusqu'aux limites les plus éloignées que l'oeil pût atteindre. Personne n'apparaissait. Parfois une autruche passait à travers les hautes herbes, parfois un daim bondissait hors de sa couche à l'approche sans doute d'un jaguar moucheté, mais on ne distinguait aucune forme pouvant avoir l'apparence d'un être humain, rien qui pût ressembler à un cavalier.

Dans l'esprit des trois spectateurs, ce n'était déjà plus l'anxiété du doute auquel se mêle toujours quelque secret espoir, il ne restait plus qu'une agonie presque impossible à supporter. Cypriano n'y tenait plus. Son imagination plus vive, lui montrait son oncle et sa cousine déchirés en lambeaux, mourants, morts peut-être.

«Je ne puis pas rester ici davantage, s'écria-t-il, je ne suis bon à rien, laissez-moi partir, ma tante, Ludwig veillera sur vous. Il vaudrait un homme pour vous défendre. Qui sait si je n'arriverai pas à propos pour ceux que nous attendons. Fiez-vous à moi et ne craignez rien pour moi, je vous en supplie.»

Ni Ludwig, ni sa mère, ne firent d'opposition au généreux désir de Cypriano.

«Pars, mon enfant, lui dit sa tante, et que Dieu veille sur chacun de tes pas.»