Il paraît qu'il devient de plus en plus difficile de loger cette fresque de la Magliana dont on a tant parlé, il y a trois mois. Chose incroyable, nos musées se renvoient, à l'envi, cette œuvre de Raphaël comme on le fait d'ordinaire pour un volant frappé par des raquettes. Il avait d'abord été convenu qu'on remiserait le morceau à l'École des Beaux-Arts, résidence naturelle d'un chef-d'œuvre. Bon? L'École a dit: «Voilà l'exposition des prix de Rome qui arrive. Il n'y a pas de place pour vous ici. Fresque, sortez!» La fresque est alors allée au Louvre, mais pour quelques jours seulement. Notre vieux Louvre, qui est de fort mauvaise humeur depuis qu'il a été à demi-brûlé par les jolis messieurs de la Commune, n'a entr'ouvert ses portes qu'en grognant. Il prétexte à son tour du peu d'espace dont il dispose. Où aller? Où ne pas aller? On a bien parlé du palais de Versailles. Oui, vraiment, l'heure serait bien choisie. Pour le quart-d'heure, le palais de Louis XIV n'est plus qu'une officine où toutes les sorcières de la politique font bouillir leurs herbes et leurs maléfices en vue de donner une couronne ou de la briser. Croyez qu'un tronçon de muraille sur lequel le rival de Michel-Ange a promené jadis son pinceau tomberait assez mal au moment de ces opérations chimiques. Il a donc fallu s'arrêter à la pensée d'une autre résidence. C'est pourquoi la fresque malencontreuse vient d'être emballée pour le Luxembourg, ce beau palais, toujours trop dédaigné, qui ressemble tout à la lois à une prison et à un cimetière. Notez que tout ne sera pas fini pour la fille de Raphaël. Il lui faut une installation définitive, un travail de maçonnerie, évalué, au bas mot, à trois mille francs. Or, il n'y a pas un centime de voté pour cet objet. Allez donc demander en ce moment à l'Assemblée nationale un crédit de mille écus pour une peinture qui vient de l'Italie de la Renaissance, et vous verrez comme elle vous rembarrera!
Cette pauvre fresque, déjà tant honnie par la presse, tant malmenée à la tribune, jetée à la porte par ici, rudoyée par là, c'est, à peu de chose près, le conte arabe des pantoufles d'Abou-Cazemb. Ces pantoufles, un vieil habitant de Bagdad les a perdues. Grand malheur pour lui, plus grand malheur pour les autres. Une vieille les repousse dans le laboratoire d'un chimiste où elles cassent des fioles précieuses; le chimiste les jette dans un jardin où elles tuent un enfant qui joue à terre; le jardinier les balaye avec horreur chez le voisin où elles causent un incendie. Bagdad n'a de paix que lorsqu'elles sont changées en une poignée de cendres. Il faut bien espérer pourtant qu'en ce qui concerne la fresque de la Magliana, on ne poussera pas l'analogie jusqu'au bout. Nous avons eu assez d'incendies comme ça.
Une histoire tout à fait parisienne, comme vous allez le voir.
Tout à l'heure, à propos du commerce des huîtres, je vous parlais de grandes fortunes rapidement faites, Mlle ZZZ a quitté le théâtre, il y a une quinzaine d'années, non pour se livrer à l'ostréiculture, mais pour se jeter dans la chimie appliquée à la toilette des femmes. Elle y a réussi au delà de toute expression et même jusqu'à gagner 200,000 francs par an, ce qui est un joli jeton. A l'heure qu'il est, l'ancienne actrice a maison montée sur le même pied qu'une duchesse du faubourg Saint-Germain. Il lui restait pourtant un seul point à poser, une écurie, un palefrenier, un cocher, des chevaux, un huit-ressorts. Tout cet attirail a été acheté la semaine dernière.
Mardi matin, comme il faisait un beau soleil, Mlle ZZZ se dit:
--Voilà le temps qu'il faut pour faire débuter mon huit-ressorts.
Voiture, chevaux, harnais et cocher, entièrement neufs, le tout était venu se placer, dans la cour de l'hôtel, sous les fenêtres de l'ancienne artiste pour obtenir le suffrage de son admiration. Après avoir fait une splendide toilette, la maîtresse de la maison s'élança sur le marchepied et dit au cocher:
--Nous allons voir où en est le nouvel Hippodrome d'Auteuil.
Le cocher,--un des types les plus majestueux de l'espèce,--répondit flegmatiquement:
--C'est impossible.