Mais le naturaliste avait des raisons pour penser autrement. Entre les sauvages et le peuple du Paraguay, il y avait eu des intervalles de paix,--tiempos de paz,--pendant lesquels les Indiens qui trafiquaient des peaux et des autres produits de leur chasse avaient l'habitude de venir sans crainte se promener et faire leurs échanges dans les rues d'Asuncion.
Dans l'une de ces occasions, le chef des belliqueux Tovas, après avoir absorbé du guarapé (6), dont il ne soupçonnait pas les effets stupéfiants, s'était enivré très-innocemment. Séparé de ses compatriotes, il avait été entouré par une bande de jeunes Paraguayens qui s'amusaient à ses dépens. Ce chef était cité pour ses vertus, en voyant cet estimable vieillard ainsi bafoué, Halberger, saisi de pitié, l'arracha du milieu de ses bourreaux et l'amena dans sa propre demeure.
Note 6: Guarapé, boisson enivrante obtenue de la canne à sucre.
Les sauvages, s'ils savent haïr, savent aussi aimer; le fier vieillard, touché du service qui lui avait été rendu, avait juré une éternelle amitié à son protecteur et en même temps lui avait donné la «liberté du Chaco».
Au jour du danger, Halberger se rappela l'invitation. Pendant la nuit, accompagné de sa femme et de ses enfants, prenant avec lui ses péons et tout le bagage qu'il pouvait emporter avec sûreté, il traversa le Parana et pénétra dans le Pilcomayo, sur les bords duquel il espérait trouver la tolderia du chef Tovas.
En remontant le fleuve, il n'eut pas besoin de toucher à un aviron: ses vieux serviteurs Guanos ramaient, tandis que, assis à l'arrière, son fidèle Gaspardo, qui avait été son compagnon dans mainte excursion scientifique, gouvernait la periagna. Si le canot eût été un quadrupède appartenant à la race chevaline, Gaspardo l'aurait peut-être mieux dirigé, car c'était un gaucho dans toute la force du terme. Mais ce n'était cependant pas la première fois qu'il avait eu à lutter contre le courant rapide du Pilcomayo, et pour cette raison la direction de l'embarcation lui avait été confiée.
Le voyage s'accomplit heureusement. Le naturaliste parvint à atteindre le village des Indiens Tovas et installa sa nouvelle demeure dans le voisinage. Il bâtit une jolie maison sur la rive septentrionale du fleuve et fut bientôt propriétaire d'une riche estancia où il pouvait se considérer comme à l'abri des poursuites des cuarteleros de Francia.
C'est là que, pendant cinq ans, il mena une vie d'un bonheur presque sans mélange: tout entier à ses études favorites, comme autrefois Aimé de Bonpland, il vivait calme et heureux, entouré de sa charmante et dévouée compagne, de ses chers enfants, des serviteurs fidèles qui avaient suivi sa fortune. Parmi ces derniers figurait en première ligne le bon Gaspardo, son aide intelligent pendant ses recherches et le constant compagnon de ses excursions.
On l'a compris, le cavalier qui revenait froid et inanimé sur sa selle était Ludwig Halberger; c'était lui que Gaspardo ramenait à sa femme et à son fils désespérés.
Mayne Reid.