Note 5: Nom donné aux soldats de Francia parce qu'ils habitaient dans les casernes ou cuartele.

Tandis que le fils de la Pensylvanie était ainsi occupé à découvrir les secrets de la nature, le besoin d'aimer, de se constituer une famille, naquit dans son cœur. Il se maria avec une jeune et belle Paraguayenne dont les qualités devaient être pour lui des gages de bonheur.

Pendant dix ans, ils vécurent heureux en effet: un beau et charmant garçon et une fille d'une rare beauté, image de sa mère, vinrent, après quelques années, embellir de leurs jeux et de leur gai babil la demeure du chasseur naturaliste. Plus tard la famille s'augmenta par la présence d'un jeune orphelin, Cypriano, qui appelait les enfants ses cousins.

L'habitation d'Halberger, située à environ un mille de la ville d'Asuncion, était fort belle. On y trouvait tout ce qui peut rendre la vie agréable, car le naturaliste avait commencé à vivre dans l'Amérique du Sud avec autre chose que sa carnassière et son fusil. Il avait apporté des États-Unis les ressources suffisantes pour s'installer définitivement, et il gagnait largement sa vie au moyen de son filet à insectes et de son habileté comme taxidermiste. Il envoyait chaque année à Buenos-Ayres, pour être expédié aux États-Unis, tout un chargement d'échantillons dont le produit ajoutait à l'aisance de sa maison. Plus d'un musée, plus d'une collection particulière lui sont redevables d'une portion de leurs plus précieux spécimens.

Le naturaliste était heureux de ses occupations au dehors, et chez lui la vie n'avait besoin d'aucune autre joie.

Mais à cette époque, comme si un mauvais génie eût jalousé cette innocente existence, un nuage sombre vint tout couvrir de son ombre.

La beauté remarquable de sa femme alors dans tout son éclat était devenue célèbre. Elle eut le malheur d'attirer les regards du dictateur. La réputation méritée de vertu de la jeune femme eût imposé le respect à tout autre, mais Francia était de ceux que rien n'arrête. Le naturaliste et sa femme comprirent bientôt que le repos de leur foyer domestique était en péril, et qu'il ne leur restait qu'un parti à prendre, abandonner le Paraguay. Mais la fuite n'était pas seulement difficile, elle semblait absolument impossible.

Une des lois du Paraguay défendait à tout étranger marié à une Paraguayenne de faire sortir sa femme du pays, sans une autorisation spéciale toujours difficile à obtenir. Comme Francia était à lui seul tout le gouvernement, il ne faut pas s'étonner que Ludwig Halberger, désespérant d'obtenir cette permission, ne pensât même pas à la demander.

Devant cette inextricable difficulté, il songea à chercher un asile dans le Chaco, et ce fut là, en effet, qu'il se réfugia.

Pour tout autre que lui, une pareille entreprise eût été fine folie, car c'eût été fuir Charybde pour se jeter dans les bras de Scylla. En effet, la vie de tout homme blanc trouvé sur le territoire des sauvages du Chaco devait être à l'avance considérée comme perdue.