--Vous n'abusez de rien du tout (ninguno), me dit-il. Vous êtes, n'est-il pas vrai, un ami de vieille date, et, de plus, un partisan dévoué de notre cause? Eh bien! je veux que vous soyez le témoin du moyen que nous avons de nous procurer de la contrebande de guerre, persuadé que vous pourrez vous-même nous venir en aide, le cas échéant.
Et se levant aussitôt de son banc, il s'avance vers une fenêtre de la salle et se met à appeler de sa voix stridente:
--Francisco! Francisco!
Une minute après entre dans la chambre un grand gaillard d'une trentaine d'années, bâti en hercule, et portant le béret et le costume des Basques espagnols, qui vint se poser fièrement devant nous.
--Francisco, mon ami, lui dit aussitôt le colonel, ce monsieur (el senor), en me désignant, est un de nos partisans; tu le prendras avec loi dans ton expédition de cette nuit et je te mets à sa disposition pour tous les renseignements qu'il désirera avoir. Tu l'attendras à ton caserio (ferme), où il ira te rejoindre dans la journée; tu entends bien?
--Il suffit, colonel, se contenta de répondre Francisco; vos ordres seront fidèlement exécutés.
Et ôtant son béret il sortit lentement de la chambre, comme il y était entré.
--Maintenant, vous pouvez disposer de Francisco en toute confiance, ajouta le colonel; c'est le plus hardi contrebandier de la contrée et un des serviteurs les plus dévoués à la cause légitime qu'il soutient, comme son père et sou aïeul l'ont soutenue depuis cinquante ans. En attendant que vous alliez le rejoindre à son caserio, je vous emmène avec moi jusqu'à Yanci, où j'ai une petite affaire de réquisition à régler dans ce village.
On vient de voir que le brave colonel ne se préoccupait guère de l'argent nécessaire pour faire la guerre, laissant à la junte le soin de s'en procurer, et qu'en attendant il battrait monnaie avec les réquisitions. C'est ce nouveau mode de se procurer des fonds que j'étais appelé à voir fonctionner.
Yanci est un petit village, peu éloigné de Vera, situé sur la route de Pampelune, aux pieds des montagnes, entre Vera, Eychalar et Lessaca, dans une riche et belle vallée. Dans ce village se trouve une superbe fabrique de porcelaine et de poterie, dont le propriétaire, M. D..., est très-riche et passe pour avoir des opinions libérales. Un carliste et un libéral sont, dans les provinces insurgées, deux adversaires impitoyables. Rien n'est plus enraciné dans ce pays que les haines politiques. Sous le règne d'Isabelle et surtout sous la régence de la reine Christine, pendant la guerre de Sept ans, les deux partis étaient constamment en hostilités ouvertes. Le vaincu devenait toujours la victime du vainqueur. Cette tradition ne devait pas se perdre. La bande commandée par le colonel Martinez, à peine organisée, avait fait, dans les environs, la chasse aux libéraux, et s'était emparé tout naturellement de la personne de M. D..., propriétaire de la fabrique d'Yanci, et l'avait emmené prisonnier à Vera. La rançon exigée pour sa mise en liberté était de 5,000 douros, soit 25,000 francs. Les parents et amis du prisonnier ayant discuté ce chiffre comme étant trop élevé auprès du colonel Martinez, celui-ci, excellent homme au demeurant, l'avait réduit, par un accord mutuel, à 12,000 francs. C'est la somme que devait aller toucher le colonel à Yanci, tout en ramenant le prisonnier au sein de sa famille; et c'est à la remise de la somme et du prisonnier que le colonel voulut me faire assister.