En conséquence, avant le départ, à midi précis, dans l'auberge d'Apestegui, fut servi un plantureux repas auquel assistaient le prisonnier, son gendre, deux autres membres de sa famille, le notaire d'Eychalar, le colonel Martinez et moi. On mangea et on but absolument comme si l'on eut assisté à une noce; et la conversation, sans être très-gaie, ne fut pas trop triste. Tout se passa donc selon les règles d'une politesse de convention entre rançonneurs et rançonnés. Celui qui, dans ce tableau de famille, devait faire la plus triste figure, c'était moi qui, en définitive, ne m'y trouvais que comme spectateur.

Le repas terminé, une voiture-omnibus (coché), qui avait été, elle aussi, réquisitionnée par le colonel, pour la circonstance, vint nous prendre à l'auberge, et les convives, M. D..., le prisonnier en tête, ses parents, le colonel et moi, nous montâmes dans le véhicule. En moins de trois quarts d'heure, les chevaux brûlant le pavé, nous arrivâmes à Yanci, dans la vaste cour de la fabrique. Ici, transports de joie et grande réception de la part de Mme D... et de ses enfants qui, revoyant leur mari et leur père, se jetèrent à son cou au milieu de l'allégresse des serviteurs de la maison. On introduisit ensuite la compagnie dans un vaste salon, où l'on nous servit à tous des rafraîchissements en abondance. Dans l'intervalle, on apporta sur la table le prix de la rançon, soit 12,000 francs en doublons. Le payement s'en effectua consciencieusement et sans la moindre récrimination de part et d'autre. Je n'avais jamais vu autant d'or d'Espagne amoncelé pour représenter cette somme, qui tient si peu de place en billets de banque.

L'INCENDIE DE L'OPÉRA.--Aspect du Boulevard des Italiens pendant l'incendie.

Dès que la rançon fut bien et dûment vérifiée, le colonel, qui avait gardé pendant l'opération un majestueux silence, se contenta d'en mettre le montant dans sa sacoche et se leva de son siège avec gravité; tout le monde l'imita. Puis, saluant avec la formule en usage en Espagne: Que Dieu vous garde! il se dirigea vers le coché, qui nous attendait dans la cour de l'immense usine, accompagné de tous les membres de la famille, qui lui firent ostensiblement mille démonstrations d'amitié, auxquelles le colonel ne répondait que par des signes de tête très-peu sympathiques, sachant sans doute, par expérience, ce qu'elles signifiaient en matière politique. Et le cochera fit partir aussitôt ses chevaux dans la direction de Vera.

Je dois constater que pendant le trajet, le colonel ne murmura pas un seul mot d'approbation ou d'improbation relativement à ce genre de réquisition. Il se contenta seulement de me répondre à quelques observations que je lui faisais sur cette scène vraiment attendrissante à laquelle je venais d'assister:--«Ce sont les lois de la guerre!»

Depuis cette époque, j'ai vu bien d'autres réquisitions opérées par les bandes carlistes, et je reconnais qu'elles étaient loin de ressembler à celle-ci par le côté des procédés polis et honnêtes. J'ai vu des maisons isolées et des villages entiers envahis par les bandes. Dans les premières on enlevait brutalement bœufs, vaches, provisions et argent; dans les seconds l'alcalde (maire) était invité, sous peine de la vie, de faire apporter, dans le délai de deux heures, sur la place publique, une contribution de vivres, d'habillements et d'argent dont le cabecilla frappait les habitants séance tenante. Et la réquisition était fournie à l'heure fixe! J'observerai néanmoins que ces réquisitions ne frappaient que les localités et les habitants qui passaient pour être hostiles à la cause de don Carlos. J'aurai occasion, du reste, dans la suite de mon récit, de faire connaître ces genres de réquisitions.

Arrivés à Vera à trois heures du soir, le colonel Martinez me quitta pour aller donner des ordres à ses lieutenants, m'engageant, de mon côté, à me rendre au caserio de Francisco, si je voulais assister à la réception des armes qu'on attendait de France. Ce que je m'empressai, de faire.

L'habitation de Francisco est située à une lieue environ de Vera, dans la direction d'Irun, entre deux montagnes formant une gorge profonde et à un kilomètre de la rive gauche de la Bidassoa. Cachée au milieu des forêts et dans le fond d'un ravin entouré de gigantesques rochers, il est impossible de la découvrir à moins d'y être conduit par un guide qui soit lui-même contrebandier, c'est-à-dire un des agents de Francisco. Ce fut donc à l'aide d'un de ces guides, du nom de Manuel, que je parvins, en suivant les sentiers abruptes de la montagne, à découvrir la demeure où je devais me rendre.

Il était cinq heures du soir et nuit close lorsque j'arrivai devant un immense bâtiment à quatre façades et n'ayant que de rares ouvertures, bâti au fond d'un ravin; c'était l'habitation de Francisco. Les aboiements de quatre ou cinq chiens des Pyrénées ayant annoncé l'arrivée d'étrangers, Francisco vint me recevoir sur la porte d'entrée.