--Vous êtes en retard, me dit-il; je vous attendais depuis trois heures, et j'ai déjà expédié mes hommes et mes mulets en avant. Nous irons les rejoindre bientôt. Venez, en attendant, vous reposer un instant et vous rafraîchir, c'est-à-dire s'abreuver du vin de Navarre.

En pénétrant dans l'intérieur de l'habitation, ce qui me frappa tout d'abord, ce fut l'obscurité qui régnait dans la vaste salle où je fus introduit, malgré l'éclat d'une grosse lampe qui l'éclairait. Je fis part de mon étonnement à Francisco, qui me répondit avec un air malin:

--A nous, contrebandiers, il ne, faut ni le grand jour, ni les clartés brillantes; l'obscurité convient bien mieux à notre profession. Que serait-ce, senor, si vous entriez dans mes souterrains et mes cachettes?

Et il m'expliqua alors que sa maison avait été depuis longtemps construite par un de ses ancêtres, spécialement en vue de faire la contrebande sur une vaste échelle. Sa situation à peu de distance de la Bidassoa, qui sert en cet endroit de frontière entre la France et l'Espagne, avait été choisie uniquement pour exercer cette industrie, et que les cachettes pratiquées dans les souterrains n'avaient d'autre destination que de déjouer toutes les recherches des douaniers et des gens de la justice provinciale.

Je savais, au reste, par ma propre expérience, que les bords de la Bidassoa, tant du côté d'Espagne que du côté de France, sont largement exploités par les contrebandiers des deux pays, dont la plupart font de brillantes affaires. Le traité de 1659, passé entre les deux gouvernements voisins, qui a rendu cette rivière neutre à partir du pont d'Anderlassa, où commence la limite terrestre, jusqu'à son embouchure dans l'Océan, près d'Hendaye, a donné lieu à une fraude incessante. Des barques chargées d'articles de contrebande pouvant naviguer librement sur les eaux de la Bidassoa, sans payer des droits, tant que le bateau ne touche pas l'un ou l'autre bord, il arrive qu'on trompe facilement la surveillance des douaniers sur le véritable point du débarquement. C'est ordinairement la nuit que le bateau contrebandier, après s'être montré pendant toute une journée aux regards des douaniers, allant et venant sur la rivière, disparaît tout à coup et va débarquer sa cargaison en un endroit ignoré de ces derniers et à leur grand désespoir.

Six heures ayant sonné à la pendule du caserio, Francisco se leva de son siège et prenant son maquilla, long et gros bâton basque garni de fer à ses deux extrémités:

--Voici le moment de partir! me dit-il; suivez-moi si vous voulez être dans le bon chemin, car le temps est brumeux et les sentiers sont glissants.

Nous voilà en marche par une nuit d'hiver des plus obscures. Du caserio au pont d'Anderlassa, la distance n'est que d'un kilomètre environ; nous la franchissons assez prestement, malgré la raideur des sentiers de la montagne que nous avions à descendre. Un poste de miqueletes, qui forment un corps de troupes entretenu aux frais de la province de Guipuzcoa, gardait le pont, remplissant les fonctions de receveurs de la douane.

Francisco salue, en passant, les hommes de service, leur donne des poignées de main et descend jusqu'au bord de la rivière, où se trouvait une petite barque dont il est propriétaire. Nous y sautons, et la détachant avec la prestesse que les Basques mettent dans toutes leurs actions, il la dirige vers la rive opposée.

--Nous voici en France, me dit-il en mettant le pied à terre. C'est ici qu'il faut être sur ses gardes. Le douanier français est plus retors que le carabinero. Mais je connais l'un et l'autre; et ils me connaissent aussi, ajouta-t-il avec une certaine fierté qui n'était pas exempte d'orgueil et de menaces.