De la rive française à l'endroit convenu entre Francisco et ses hommes, où devait se trouver la contrebande de guerre, la distance était de trois heures dans la montagne. Nous avions déjà fait la moitié du trajet, non sans être, de mon côté, très-fatigué, lorsque passant près d'une ferme isolée, du nom de Martingaud, Francisco me voyant gravir avec peine des sentiers abruptes:

--Tenez, caballero, me dit-il, vous n'avez pas le pied montagnard, et vous ne pourriez me suivre plus loin; allez m'attendre ici, chez Michel (c'était le nom du propriétaire de l'habitation) et nous vous prendrons à notre retour, car aussi bien nous devons y faire une halte.

J'avoue que cette proposition ne me déplut pas, n'étant pas habitué, par la nuit obscure qu'il faisait, à gravir d'horribles chemins perdus dans les montagnes comme ceux que je venais de parcourir, et je me hâtais d'aller me réfugier dans l'habitation de Michel.

Il existe dans cette contrée, le long de la frontière, plusieurs de ces maisons isolées dont la destination mystérieuse est d'abriter les contrebandiers, de les loger et de les héberger, moyennant finances. Inutile, d'ajouter que les propriétaires de ces habitations sont tous carlistes. Je fus introduit dans une immense salle où je trouvais une douzaine d'individus qui devisaient en buvant, devant le foyer, où brûlait un feu monstrueux alimenté par des troncs d'arbres. Je pris place à côté d'eux, et comme on leur avait dit, sans doute, que j'étais un protégé du colonel Martinez, ils continuèrent sans se gêner leur conversation, qui me parut rouler sur l'insurrection. C'est du moins ce que je préjugeais d'après l'animation de leur entretien en langue basque.

Un d'entre eux me voyant silencieux, et par politesse sans doute, voulut bien m'initier dans leur conversation.

--Vous êtes, me dit-il, un ami du colonel Martinez, et à ce titre je puis vous dire qui nous sommes et le sujet de notre discussion. Nous allons à Vera pour nous enrôler dans la bande de Martinez. Une question s'agite entre nous: faut-il franchir la Bidassoa et nous rendre à notre destination par la route de Pampelune, gardée par les carabineros? ou bien est-il plus sûr pour nous de suivre les montagnes et d'y arriver par le chemin de Pena-Plata?

--Je crois, lui dis-je, avec l'assurance d'un partisan consommé, ce que j'étais loin d'être intérieurement, que cette dernière route, quoique la plus longue, est la moins périlleuse pour vous, attendu qu'elle n'est pas gardée par les troupes du gouvernement.

--C'est aussi mon avis, que je ne puis faire partager à mes camarades, qui veulent aller rejoindre la bande par la voie la plus courte.

--Vous voyez, leur dit-il, que le caballero, en me désignant, qui est très-expert dans la guerre de partisans, et de plus un ami du colonel, pense qu'il nous faut suivre le chemin des montagnes et non celui de la Bidassoa.

Comme les camarades ne paraissaient pas trop vouloir se rendre à mon avis, et que la discussion allait recommencer inutilement, j'y coupai court en leur disant: