«Vous pouvez beaucoup, Monsieur, pour dissiper les malentendus et arrêter les défaillances à l'heure de la lutte. Vos consolantes paroles, eu quittant Salzbourg, sont sans cesse présentes à ma pensée: la France ne peut pas périr, car le Christ aime encore ses Francs, et lorsque Dieu a résolu de sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre de la justice ne soit remis qu'en des mains assez fermes pour le porter.

«HENRI»

L'émotion, la surprise causées par cette révélation inattendue, le profond désappointement des uns, la joie intense des autres, nous renonçons à les décrire. Mais il ne s'agissait pas, pour la majorité conservatrice qui faisait ainsi naufrage au port, de s'abandonner à des regrets stériles, il s'agissait de réunir les débris de l'édifice si péniblement échafaudé et qui venait d'être renversé comme par un coup de foudre; il fallait surtout prendre un parti sans délai, car la prochaine réunion de l'Assemblée ne laissait plus de place aux hésitations. Essayer de présenter le projet de restauration monarchique, déjà tout rédigé, il n'y fallait plus songer; créer, comme il en fut un instant question, une lieutenance générale du royaume, en l'absence du roi, empêché, c'était bien hasardeux; d'ailleurs les princes d'Orléans, successivement consultés, refusaient de s'associer à toute combinaison de ce genre, et faisaient déclarer par un journal notoirement attaché à leur cause, qu'après comme avant ce qui venait de se passer, il ne se trouverait pas parmi eux de prétendant à la couronne. Il fut décidé, à la suite de réunions répétées des groupes de la droite, qu'on proposerait la prolongation pour dix années des pouvoirs du maréchal Mac-Mahon, et qu'on ferait suivre cette proposition de celle d'un ensemble de lois répressives de nature à maintenir le pouvoir entre les mains de la majorité actuelle.

C'est dans ce sens qu'a été rédigé le Message du Président de la République dont le chef du cabinet est venu donner lecture avant-hier à l'Assemblée et dont voici la texte:

«Messieurs,

«Au moment où vous vous sépariez, je vous disais que vous pouviez vous éloigner sans inquiétude et qu'en votre absence rien ne viendrait troubler le repos public.

«Ce que je vous annonçais s'est réalisé. En vous réunissant aujourd'hui, vous retrouvez la France en paix; la libération complète de notre territoire est maintenant un fait consommé. L'armée étrangère a quitté le sol français, et nos troupes sont rentrées dans nos départements évacués au milieu de la joie patriotique des populations. Notre délivrance s'est opérée sans causer de troubles au dedans, sans éveiller de méfiances au dehors. L'Europe, assurée de notre ferme résolution de maintenir la paix, nous voit sans crainte reprendre possession de nous-mêmes. Je reçois de toutes les puissances le témoignage de leur désir de vivre avec nous dans des relations d'amitié.

«A l'intérieur, l'ordre public a été fermement maintenu; une administration vigilante, confiée à des fonctionnaires d'origine politique différente, mais tout dévoués à la cause de l'ordre, a fait strictement appliquer les lois existantes; elle s'est inspirée partout de cet esprit conservateur dont la grande majorité de cette Assemblée s'est montrée toujours animée, et dont, en ce qui me concerne, tant que vous me confierez le pouvoir, je ne me départirai pas.

«A la vérité, la tranquillité matérielle n'a pas empêché l'agitation des esprits, et, à l'approche de votre réunion, la lutte engagée entre les partis a redoublé de vivacité. Il fallait s'y attendre. Au nombre des objets que vous aviez indiqués vous-mêmes comme devant vous occuper dès la reprise de vos travaux, figurait l'examen des lois constitutionnelles présentées par mon prédécesseur. Cette attente ramenait nécessairement la question jusqu'ici toujours réservée de la forme définitive du gouvernement. Il n'est donc pas étonnant que ce grave problème ait été soulevé d'avance par les divers partis et traité par chacun d'eux avec ardeur dans le sens conforme à ses vœux. Je n'avais point qualité pour intervenir dans leur débat, ni pour devancer l'arrêt de votre autorité souveraine; l'action de mon gouvernement a du se borner à contenir la discussion dans les limites légales et à assurer, en toute hypothèse, le respect absolu de toutes vos décisions.

«Votre pouvoir est donc entier et rien n'en peut entraver l'exercice; peut-être penserez-vous que l'émotion causée par ces discussions si vives est une preuve que, dans l'état présent des faits et des esprits, l'établissement d'une forme de gouvernement quelle qu'elle soit, qui engage indéfiniment l'avenir, présente de graves difficultés. Peut-être trouverez-vous plus prudent de conserver à vos instituions le caractère qui leur permet de rallier, comme aujourd'hui, autour du pouvoir, tous les amis de l'ordre sans distinction de parti.