«Si vous en jugez ainsi, permettez à celui que vous avez élu sans qu'il ait cherché cet honneur, de vous dire avec franchise son sentiment. Pour donner au repos public une garantie sûre, il manque au régime actuel deux conditions essentielles dont vous ne pouvez, sans danger, le laisser privé plus longtemps: il n'a ni la stabilité ni l'autorité suffisantes.

«Quel que soit le dépositaire du pouvoir, il ne peut faire un bien durable si son droit de gouverner est chaque jour remis en question, et s'il n'a devant lui la garantie d'une existence assez longue pour éviter au pays la perspective d'agitations sans cesse renouvelées. Avec un pouvoir qui peut changer à tout moment, on peut assurer la paix du jour, mais non la sécurité du lendemain: toute grande entreprise est, par là même, rendue impossible; le travail languit; la France, qui ne demande qu'à renaître, est arrêtée dans son développement. Dans les relations avec les puissances étrangères, la politique ne peut acquérir l'esprit de suite et de persévérance qui seul à la longue inspire la confiance et maintient ou rétablit la grandeur d'une nation.

«Si la stabilité manque au pouvoir actuel, l'autorité aussi lui fait souvent défaut. Il n'est pas suffisamment armé par les lois pour décourager les factions, et même pour se faire obéir de ses propres agents. La presse se livre avec impunité à des écarts et à des violences qui finiraient par corrompre l'esprit des populations; les municipalités élues oublient qu'elles sont les organes de la loi et laissent l'autorité centrale sans représentants sur bien des parties du territoire. Vous songerez à ces périls, et vous ferez don à la société d'un pouvoir exécutif durable et fort qui prenne souci de son avenir et puisse la défendre énergiquement.

«Maréchal de Mac-Mahon,

«Duc de Magenta.»

La lecture de ce message était à peine terminée que le président de l'Assemblée lisait à son tour la proposition signée d'un grand nombre de membres, le général Changarnier en tête, et tendant à proroger pour dix ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon. A cette proposition, les députés bonapartistes, par l'organe de M. le baron Eschassériaux, répondaient par un projet de plébiscite ayant pour but de convoquer la totalité des électeurs à bref délai et de les appeler à choisir entre la royauté, l'empire ou la république. Enfin l'honorable M. Dufaure, au nom du centre gauche et de la gauche, déclarait qu'il ne s'opposait pas à l'urgence demandée pour le projet Changarnier, mais qu'il convenait, selon lui, de discuter ce projet conjointement aux lois constitutionnelles, à l'examen desquelles, on s'en souvient, l'Assemblée s'est engagée à procéder dans le mois qui suivrait sa rentrée. La discussion a été longue, passionnée, et de nature à faire craindre que la session qui vient de s'ouvrir ne soit orageuse.

Enfin la proposition de M. Dufaure a été repoussée à une majorité de 14 voix seulement, sur 710 votants. Celle du baron Eschassériaux avait été écartée presque sans discussion par une majorité considérable. Quelle sera maintenant la nature du pouvoir qui va être conféré au maréchal de Mac-Mahon? De quelle façon ce pouvoir sera-t-il exercé? Sera-ce un dictateur pur et simple, l'empire sans empereur, comme on l'a dit?--Peut-on faire de compression à outrance ou simplement donner au gouvernement la force qui peut lui manquer dans une mesure sage et légitime. C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir mais nous ne pouvons nous abstenir de constater en terminant, les appréhensions de beaucoup de bons esprits qui redoutent de voir le cabinet et la majorité s'engager sur une pente dangereuse.

COURRIER DE PARIS

Vous le savez, hélas! tout l'univers connu le sait à cette heure, l'Opéra n'est plus qu'un monceau de cendres. Cet édifice informe, mais glorieux, qui a servi de berceau à tant de chefs-d'œuvre, ne sera plus demain qu'un petit point dans l'histoire de l'art. On ne peut déjà plus montrer du doigt la place précise où Adolphe Nourrit soupirait avec tant de puissance, où Levasseur tirait de sa poitrine la voix infernale de Bertram, où Duprez entraînait trois mille auditeurs avec le: Suivez-moi! de Guillaume Tell. Cherchez donc la trace des ailes de Marie Taglioni! Dites donc où a dansé jadis Fanny Esller! Les derniers ballets où se sont montrées les deux demoiselles Fiocre, sont devenus eux-mêmes de l'archéologie, et cela parce qu'un tuyau à gaz a crevé par hasard ou parce qu'un fumeur de cigare aura jeté à côté de quelque jupe en mousseline une allumette mal éteinte! Toujours la pensée de Pascal: un très-petit fait qui produit des résultats de très-haute dimension.

Il en est que l'élégie fatiguent. Ceux-là nous crient: «Eh bien, l'Opéra n'existe plus; c'est une chose certaine. Il faut savoir en prendre son parti. Ne perdons pas de temps à nous lamenter. Un sage doit parler d'autre chose. Voilà qui est bientôt dit. Ces esprits faciles, si prompts à s'écarter d'une impression pénible, n'ont pas été témoins de la tristesse qui a suivi les premières soirées. Ils n'ont pas vu le plus frivole et le plus opulent de nos quartiers forcé de devenir grave puisque sa vie était en jeu et menacé d'être transformé en un désert plus sombre et plus nu que le plus misérable des steppes. Paris était réellement consterné, parce qu'il voyait bien qu'il était frappé au cœur.