Plus d'Opéra, c'est un découronnement qu'on n'aurait jamais songé à redouter. Nous sommes à l'entrée de l'hiver; la saison lyrique commence à peine. Pour bien fêter son retour, on mettait justement en scène un grand drame historique, la plus belle de nos légendes nationales, que Mermet avait brodée d'une musique mâle et consolante. Chacun se disait: «Cette Jeanne d'Arc s'adaptera merveilleusement à l'histoire de nos récents revers pour nous en promettre la réparation. Les chanteurs et les chanteuses étaient groupés, les rôles appris, les décors faits, les costumes taillés dans la soie et dans le velours; on n'avait plus que peu de semaines à attendre pour voir se produire cette radieuse échéance. Il y avait à ce sujet comme un commencement de fête. Notre grand monde, fort assombri par la politique, attendait de la première représentation une sorte de détente. Ce devait être un réveil pour l'apaisement des querelles, pour les fantaisies de la mode. D'un bout à l'autre de l'Europe, nos voisins du Nord et du Midi s'envoyaient des télégrammes galants; «Je vous donne rendez-vous à Paris pour la première de la Jeanne d'Arc, de maître Mermet.» Oui, comptez là-dessus ou bien, je vous le conseille, retournez voir la Timbale d'argent aux Bouffes-Parisiens.

Une autre déconvenue, disons, si vous voulez, un autre deuil, c'est ce qui arrive pour ceux qui persistaient à aimer les bals masqués. Faut-il vous rappeler que ces bals sont, chaque année, le prélude obligatoire du carnaval? Ils sont fous, les Lariflas, soit; ils se démènent comme des possédés, les Sovajes sivilizés; elles ont la tête perdue, les pierrettes et les débardeuses dont Gavarni trouvait un si grand plaisir à crayonner les prouesses, mais quels mouvements joyeux! que de soubresauts fantasques vivifiaient alors le boulevard depuis la pointe du faubourg Montmartre jusqu'au marché de la Madeleine! Cent industries de luxe ne trouvaient pas d'ailleurs cette frénésie si condamnable. Ces bals donnaient un grand essor au commerce du carton bouilli, à celui des gants, des fleurs, de la parfumerie, des plumes, des rubans, des trompettes, des bonbons, aux cochers, aux costumiers, aux endroits où l'on soupe et où l'on chante en soupant avec accompagnement de couteaux tombant sur les assiettes.

--Ombre du grand Chicard, mânes de Brididi, que dites-vous de ce désastre?

Avant tout, l'incendie a jeté, sans avertissement, sur le pavé, mille familles d'artistes ou de petits employés qui n'ont plus de pain, ni de feu à l'heure même où la bise noire de novembre fait entendre ses sifflements. Ici, il est vrai, ainsi que l'a dit Mme de Sévigné, la charité est contagieuse. Un journal voisin, l'Événement a ouvert une souscription; les théâtres organisent des représentations à bénéfice; les musiciens vont donner des concerts; les peintres feront des tombolas; on soulagera ces misères si intéressantes, mais on ne pourra que les soulager. Ce qu'il y a de mieux à faire c'est de s'arranger de façon à hâter le plus qu'on pourra le déménagement du drame lyrique et du ballet à la nouvelle salle, sur le boulevard des Capucines.

Tout ce qu'il vous plaira, mais vous aurez encore de longs jours à attendre. Le nouvel Opéra a été une des folies de l'empire. Napoléon III éprouvait pour la rue Le Peletier une répugnance bien concevable après les bombes d'Orsini, il avait même déclaré ne vouloir plus y mettre les pieds. C'est surtout pour cette raison qu'on a songé à édifier une autre salle. Pour la bien faire, surtout pour la faire vite, on en avait confié la conception à un architecte encore dans sa fleur.

«Place aux jeunes!» s'écriait-on alors. Le jeune M. Garnier a donc mis la main à la pâte et nous voyons tout ce qu'il a fait ou plutôt ce qu'il a commencé à faire. Voilà tantôt dix ans qu'il travaille à l'Opéra et il n'a pas dépensé moins de 35 millions. Si nous nous en rapportons à ce qui se dit, il faudra encore deux ans et 3 millions. La tour de Babel a moins exigé, je le parierais, que de fois la foule, profondément ébahie à l'aspect d'une armée de travailleurs n'a-t-elle pas dit: «Mon Dieu, que c'est donc long!» Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes à l'âge de la vapeur, de l'électricité et de la photographie, c'est-à-dire à une époque où l'on veut être servi sans attendre. Assurément un poème hindou s'étend dans moins d'épisodes. Que de sous-sols, de dessous, de dessus, d'escaliers, de couloirs, de chambres, de perrons, d'annexes! Nestor Roqueplan, qui connaissait à fond cette matière, racontait avec sa verve endiablée une curieuse histoire de bâtisse. Vingt actionnaires s'étaient rassemblés en bottes d'asperges afin d'élever une salle. On appela un architecte et des maçons. Il y pleuvait des moellons, du bois, du fer, du bruit, de la couleur, du sable, des feuilles d'or. L'enfer était un séjour de bienheureux comparé à ce qu'était ce commencement de construction. Les jours passaient. Après les jours, les semaines; après les semaines, les mois. Vint l'heure où l'on compta par années. Bref, ils mirent tant de temps à bâtir que tous les actionnaires, mais tous, étaient morts quand le théâtre fut achevé. La société d'exploitation se trouva représentée par les fils.

Cette histoire aura une seconde édition, comme vous voyez.

Ces jours-ci, M. Charles Garnier a cru devoir prendre la parole, un peu piqué au talon par ce petit aiguillon de la critique qui est si utile au public et auquel on fait, sous tous les régimes, une guerre si injuste. Il a donc écrit aux journaux que le travail d'achèvement allait être mené à l'américaine, lisez à toute vapeur. Cette simple note mérite un bon point, mais que ne commençait-il par là? car, il faut bien le dire, hélas! il y a encore beaucoup à faire, ne fût-ce que pour la décoration intérieure, le lustre, le luminaire, le machinisme, l'ameublement, sans compter la nécessité de sécher les plâtres, car l'emplacement est bien humide, puisqu'on est au-dessus d'un lac ou, pis que cela, d'un marais. Allez donc à l'américaine ou à la chinoise, mais il nous faut, dès à présent, un asile pour notre Ilion lyrique calciné. Paris a encore plus d'oreilles que de ventre, et c'est à son honneur.

Pour couper au plus court, les hommes à expédients avaient pensé à un théâtre de la place du Châtelet. Oui, ce serait sans doute passable pour quelques semaines. En guise de pied-à-terre même, le Lyrique, comme on dit, pourrait servir peut-être; mais pour douze mois, pour deux ans!

Il est tels arbres qui ne viennent que sous tels soleils. L'Opéra a toujours vécu dans la même zone, celle du luxe, de l'élégance, du plaisir, des clubs dorés, des restaurants où l'on mange dans la vaisselle plate, des grands hôtels. Vouloir le dépayser au point de le rejeter au bord de la Sein, ce serait le rendre haïssable, morose, impossible. Imaginez-vous qu'on puisse aller entendre la musique des maîtres derrière la halle aux harengs, tout près de cette ancienne grève où l'on a écartelé Ravaillac, à cent pas de la Conciergerie, en face même de la Morgue?