Mais; encore un coup, il y a urgence. Allez où bon vous semblera, faites des prodiges de vitesse. On vous a déjà accordé dix ans et 35 millions pour que nous n'ayons pas de salle prête à l'heure où une éventualité sinistre s'est produite; soyez encore prodigues de millions; on vous en donnera d'autres, mais montrez-vous avares de temps; rendez-nous l'Opéra, rendez-le nous au plus vite. Ah! l'Opéra, le charme de ce genre de composition est dans son extravagance même. Aucun autre art ne vit autant que celui-là de la fine fleur du caprice et de la fantaisie. C'est le pays des rêves, des sylphes, des ondins, des gnomes et des enchantements. Drame chanté ou ballet, quand on va l'entendre, il n'exige pas de vous plus d'attention qu'il n'en faut pour écouter le chant de l'oiseau, les soupirs de la forêt, le bruit des vagues de la mer. Rendez-nous donc l'Opéra.

Il nous le faut. Il manque à notre vie physique et intellectuelle. Il est une force nationale et un relief patriotique à une heure où nous avons tant besoin de nous relever aux yeux du monde. M. Guizot a prononcé un jour une grande et belle parole: «La politique est l'art de faire l'impossible.» Méditez ce mot et vous parviendrez à faire ce que nous réclamons, nous qui payons.

Souffrez que je fasse halte un moment ici pour constater le succès toujours croissant des Matinées littéraires et théâtrales de M. Ballande. Dimanche dernier, sa troupe d'élite jouait le Siège de Calais, cette tragédie patriotique à laquelle nos revers ont donné une si poignante actualité. Avant la représentation, M. Georges Bell, un des tribuns littéraires qui parlent le mieux, a fait l'historique du chef-d'œuvre de du Belloy. Très-savant et très-attachant tour à tour, l'orateur a été chaleureusement applaudi par la salle entière et ce n'était que justice.

Pour revenir à l'Opéra et pour finir par lui, voyez ce trait:

Ces jours derniers, au moment où les décombres commençaient à ne plus brûler, on apercevait une bonne femme en haillons, tout près de là, pleurant à chaudes larmes.

--Qu'avez-vous donc, lui demandait-on.

--Ce que j'ai? Ah! ces ruines qui fument me rappellent ma jeunesse et ma gloire passées.

Et se reprenant:

--Il y a trente ans, j'étais jeune et jolie; M. Duponchel, directeur, monta un ballet intitulé: le Diable amoureux où il y avait quatre grenouilles vertes. Telle que vous me voyez, c'était moi qui jouais la première grenouille verte!

Philibert Audebrand.