Ils ne sont encore que sur le bord du Pilcomayo, à une journée de distance du point de départ de leur expédition. Ils sont arrivés en cet endroit en suivant les traces des assassins. Fatigués par leur marche rapide et par deux nuits sans sommeil, ils ont campé sur la piste.

Suffisamment reposés par leur halte, ils se préparent maintenant à reprendre leur route dès qu'ils auront achevé le déjeuner qui s'apprête.

Sur une pierre plate presque rougie par la chaleur des tisons, une certaine quantité d'épis de maïs est en train de griller (1). Enfilé dans un asador ou broche et rôtissant devant la flamme est un rôti qui, d'après nos usages européens, semblerait peu appétissant. C'est un singe, un des guaribas (2) qui, attirés par la flamme, ont eu pendant la nuit la témérité de s'approcher du feu de bivouac, comme pour se mettre à la portée de la carabine de Gaspardo. Il servira de pièce de résistance pour le repas matinal des voyageurs. Ils ne sont pas à court de vivres, car ils ont emporté avec eux du bœuf salé; mais Gaspardo a un faible pour le singe rôti et le préfère au charqui. D'ailleurs, ils veulent ménager leurs provisions.

Note 1: Le maïs est une nourriture très en usage chez les Paraguayens et les autres habitants du pays du Parana.

Note 2: Une des nombreuses espères d'ateles ou singes hurleurs.

Il y a aussi sur les cendres un vase dans lequel chante un liquide dont les bouillonnements menacent de renverser le couvercle. C'est de l'eau avec laquelle ils vont préparer leur thé, le véritable maté du Paraguay; trois tasses en noix de coco, munies de leurs bombillas ou tubes d'aspiration, sont placées sur l'herbe en attendant le moment de s'en servir.

Dispersés au milieu des bagages, recado, selles, jergas, caronas, caronillos, cinchas, cojinillos, ponchos et sobre-puestos (3), outre trois paires de bolas, trois lazos, trois couteaux de chasse et trois fusils», se trouvent des vivres de tout genre.

Note 3: Les articles compris dans le harnachement d'un cheval de gaucho forment un curieux catalogue. Sous le nom général de «recado» ou selle, nous avons: 1º Le caronillo, peau de mouton placée directement sur le dos du cheval; 2º la jerga primera, morceau de tapis d'environ 1 mètre carré, déposé sur le caronillo; 3º la jerga secunda, morceau plus petit, de la même étoffe, étendu sur la partie inférieure de la jerga primera; 4º la carona de vaca, environ 1 mètre carré de cuir de vache non tanné étendu sur les tapis; 5º la carona de suela, morceau de même grandeur de cuir tanné ornementé avec des estampages; 6º le recado proprement dit, qui est la charpente de la selle, rembourrée de paille et couverte de cuir estampé; 7º la cincha, ou sangle, faite d'une épaisse bande de cuir cru, et serrée, non par des bandes, mais par des anneaux de fer au travers desquels passe la courroie qui sert à la tirer; le corrion. La cincha s'étend par-dessus la selle et embrasse tous les articles déjà mentionnés; 8º Le cojinillo, appelé quelquefois pellon, qui est un drap de laine, noir ou blanc, recouvrant le tout et recouvert lui-même par le sobre-puesto; 9º le sobre-puesto, petit morceau de tapis ou de peau de loup étalé sur le cojinillo; 10º la sobre-cincha, courroie resserrant le tout et attachée par une boucle. En outre, il y a le chapendo, bande d'argent qui traverse le front du cheval; le fiador ou bricole très-ornée autour de son cou, et le pretal, brillante ceinture argentée qui est de proportions colossales et passe devant sa poitrine. En ajoutant les étriers, on aura l'équipement complet de la monture d'un gaucho.

Malgré cette abondance, la joie ne règne pas dans le camp; bien que les voyageurs soient affamés, l'odeur de la viande rôtie et l'arôme de la yerba ne les égayent pas; tous les trois ont le cœur rempli de noires pensées.

Leur expédition n'est ni un divertissement, ni une promenade, ni une chasse. Ils poursuivent des assassins et des ravisseurs, ils ont hâte de continuer à les suivre. Aussi leur déjeuner est-il bientôt expédié. Les deux jeunes gens sont déjà debout, le pied sur l'étrier. Que fait donc le gaucho, son repas fini? Quelle raison pouvait-il avoir de s'attarder auprès du bivouac?