IV
Opérations militaires des Landes et des troupes régulières.--Arrestation des trains par la Lande de Santa-Cruz.--Le camp d'Achulégui.--Courriers, espions et fournisseurs des carlistes.--Les visiteurs du camp d'Achulégui.
Voici quelle était, vers les premiers jours d'avril, la situation réciproque des bandes carlistes et des troupes régulières ou plutôt de l'armée du Nord, ainsi qu'on intitulait pompeusement les 114 ou 16,000 hommes inscrits sur le papier et placés sous le commandement en chef du général Nouvilas.
Les bandes, au nombre d'une douzaine, composées en moyenne de 250 à 500 partisans, sous les ordres de chefs qui ne jouissaient pas encore d'une très-grande notoriété, opéraient sur les divers points de la Navarre, du Guipuzcoa et de la Biscaye, dans les montagnes, aux environs de Vera, d'Oyarzun, de Tolosa, de Zumarraga, etc. Toutes leurs expéditions se bornaient à recruter des partisans, faire des réquisitions en vivres et en argent, couper les poteaux télégraphiques et à fatiguer les troupes régulières envoyées à leur poursuite.
Quant à celles-ci, elle ne se composaient alors, à ma connaissance, que des brigades de Loma, de Castanon, de Gabrinetti, de Castillo et de Novarro. Chaque brigade n'ayant qu'un effectif d'environ six cents hommes, c'étaient trois mille hommes tout au plus, qui battaient constamment les montagnes, depuis Bilbao jusqu'à Pampelune et depuis Saint-Sébastien jusqu'à Vittoria. C'étaient les mêmes brigades que je rencontrais dans toutes mes excursions. La manière de se battre et de faire la guerre, de part et d'autre, était toujours la même. Une bande apparaissait-elle ou avait-elle pris position, dans les montagnes de las Amescuas, dans celles d'Oyarzun ou du Bazlan? vite, une ou deux brigades étaient lancées à sa poursuite, en ne s'écartant jamais des chemins battus. Si la bande était trop nombreuse et dans une position reconnue inexpugnable, les troupes continuaient leur route, laissant les bandes fort paisibles dans leurs cantonnements. Si le brigadier jugeait convenable, au contraire, de livrer bataille et que, de son côté, le cabecilla voulut bien l'accepter, le combat avait lieu séance tenante; et pendant un temps plus ou moins long on exécutait des feux de tirailleurs dont le résultat se bornait régulièrement à quatre ou cinq morts et à quelques blessés, des deux côtés. Après quoi la brigade continuait sa route et la bande restait aussi intacte qu'auparavant, dans ses positions.
Pendant huit mois j'ai assisté à des rencontres de ce genre et, à part deux ou trois combats sérieux, entre autres celui d'Eraül, je puis affirmer que les opérations militaires s'exécutaient avec cette constante uniformité, ne laissant ni vainqueurs ni vaincus.
Le curé Santa-Cruz, qui était loin d'être un homme de guerre, vint changer la monotone stratégie des bandes carlistes et donner à la guerre civile plus d'activité et plus d'animation. Au lieu d'attendre les troupes du gouvernement dans les montagnes, il alla à leur devant pour les arrêter dans leur marche. A la tête de sa bande qui, en peu de jours, de cent hommes s'était grossie de six cents, il porte partout la terreur et la destruction. Il arrête les trains des voyageurs sur le chemin de fer du Nord d'Espagne et intercepte les dépêches du gouvernement, en sommant les mécaniciens et les conducteurs de ne plus continuer leurs services, sous peine de la vie. J'ai été témoin d'une attaque de ce genre exécutée avec une audace inouïe.
C'était entre Tolosa et Hernani, au tunnel d'Andoain. Le train-poste de Madrid à Irun passait, en cet endroit, vers les six heures du matin. Santa-Cruz, qui connaissait parfaitement la contrée, sa paroisse étant située aux environs, fit poster ses hommes en avant du tunnel, sur les deux côtés de la voie, jusqu'à moitié chemin de Tolosa. A peine le train apparaît-il à la vue, qu'ils accueillent par de nombreuses décharges de fusil le mécanicien et les wagons des voyageurs, prévenant ainsi le premier à ce qu'il eut à arrêter sa marche. Santa-Cruz avait fait, en outre, enlever les rails qui se trouvaient à l'entrée du tunnel. Le mécanicien ne tenant pas compte de cet avertissement, continua sa marche à toute vapeur, et au moment où le train s'engageait dans le souterrain, il s'effectua un affreux déraillement Le mécanicien et le chauffeur furent tués et un grand nombre de voyageurs contusionnés. Il fallut retirer ces derniers de dessous les wagons renversés. Pendant cette scène de désolation, Santa-Cruz, debout sur un monticule contigu à la voie, contemplait ses officiers et ses soldats visitant tes wagons, s'emparant des dépêches du gouvernement, et s'appropriant même les bagages des voyageurs qui étaient à leur convenance. La bande disparut ensuite.
L'attaque des trains ne suffisant pas au genre de guerre inauguré par Santa-Cruz, il y ajouta l'incendie des gares, la destruction des wagons et l'enlèvement des rails. Les dégâts qu'il occasionna, notamment à la gare d'Andoain, furent tels qu'il rendit l'exploitation de ce chemin impossible, d'Irun jusqu'à Vittoria, c'est-à-dire sur un parcours de plus de 120 kilomètres. Depuis cette époque, la circulation n'y est pas encore rétablie et les troupes du gouvernement n'ont pu employer cette voie de transport si utile pour elles, au point de vue stratégique.
Santa-Cruz inventa, en outre, de nouveaux genres de réquisitions et de persécutions pratiquées aux dépens des ennemis de la cause dont il se déclarait le défenseur ardent.