La junte carliste, dont je ferai connaître bientôt le rôle qu'elle joue dans l'insurrection, ne fournissait pas régulièrement aux bandes ni l'argent nécessaire à leur alimentation, ni les armes dont elles avaient besoin. Le prêtre-cabecilla y pourvut à sa manière. Tous les villages qui se trouvaient sous sa dépendance, comme ceux qu'il rencontrait sur sa route, devaient pourvoir à la nourriture et au logement de sa bande. Aujourd'hui c'était Vera, demain Lessacca, après-demain Eychalar, et successivement chaque localité ouverte, c'est-à-dire qui ne se défendait pas ou n'avait pas de troupes pour la défendre, était journellement réquisitionnée et rançonnée. Il allait même jusqu'à faire arrêter et emmener prisonniers, lorsqu'il ne les fusillait pas, les personnes notables du parti libéral, auxquelles il imposait une contribution de guerre en argent. Lorsqu'il manquait des armes, il s'en procurait en attaquant, dans leurs propres villages, les volontaires qu'il désarmait et dont il s'appropriait les fusils et les munitions. Les volontaires de Renteria, de Tolosa et d'Oyarzun furent désarmés par ce procédé de surprises.

C'est ainsi que pendant six mois, le curé Santa-Cruz a fait la guerre de partisans aux frais des habitants mêmes du pays insurgé.

L'établissement d'un camp retranché est encore une innovation dont le mérite revient à cet excentrique cabecilla; je veux parler du camp d'Arichulégui appelé par abréviation Achulégui.

Ce qu'on nomme camp d'Achulégui est l'ensemble de quatre ou cinq montagnes séparées entre elles par des gorges et des torrents, et entourées elles-mêmes par les hautes montagnes de l'Aya, entre autres par le pic des Trois-Couronnes. Sur ces montagnes, d'une hauteur secondaire, s'élèvent une dizaine de caserios (fermes), habités par de pauvres cultivateurs. Santa-Cruz réquisitionna ces maisons et y établit une centaine d'hommes de sa bande, dans chacune d'elles, et les transforma en postes-casernes; il fit des cantiniers des propriétaires de ces habitations. Il put loger ainsi jusqu'à mille hommes dans ces divers postes-casernes; et comme ces montagnes constituaient une espèce de forteresse naturelle inaccessible aux troupes régulières, les bandes venaient se reposer dans ce, camp, s'y recruter et s'y ravitailler. En outre, les chefs carlistes pouvaient y envoyer les prisonniers qu'ils faisaient, ce qui leur était impossible de pratiquer avant la création d'Achulégui, n'ayant pas de localité ni de place fixes où ils pussent les enfermer. Le brigadier Novarro et ses officiers, faits prisonniers à la bataille d'Eraül, y ont séjourné longtemps.

On comprend tout l'avantage que l'insurrection retira de ce camp. Antérieurement, les bandes expulsées des villages par les troupes régulières étaient forcées de vaguer sur les montagnes, de coucher dans les bois, exposées aux intempéries de la saison, sans préjudice des inconvénients qu'elles avaient pour se procurer des vivres. Leur réunion devenait d'autant plus difficile que les hommes, obligés de trouver des refuges sous des rochers, dans des grottes et sous des abris façonnés en branches, qu'ils se faisaient, se trouvaient séparés entre eux par de grandes distances. Dans le camp d'Achulégui, ils sont abrités, vivent en commun et communiquent ensemble absolument comme dans une caserne. Sous ce rapport, le curé Santa-Cruz a rendu un grand service à l'insurrection carliste.

Ce prêtre-cabecilla ne s'arrêta pas seulement à cette innovation; il créa des courriers, des espions et des fournisseurs au service des bandes. Sur tous les points des quatre provinces, dans les villes comme dans les villages, il avait enrégimenté un certain nombre d'individus chargés de la surveillance des troupes régulières. Lorsqu'une brigade était en marche dans telle ou telle direction, un de ces individus transformé en courrier en portait la nouvelle au cabecilla menacé d'être attaqué, de sorte que celui-ci connaissait la marche et la composition des troupes qui allaient à sa rencontre six et huit heures avant leur arrivée à la position qu'il occupait.

Quant au service des espions, il était organisé sur d'autres bases. Les individus qui le remplissaient se composaient généralement de mendiants et de mendiantes dévoués au parti. Sous prétexte d'aller demander l'aumône dans les villes, les villages et les maisons particulières, ils se rendaient compte de tout ce qui s'y passait d'hostile à la cause carliste, de ce qu'on y complotait ou préparait contre elle, et allaient immédiatement en faire leur rapport à Santa-Cruz qui se montrait, je dois le reconnaître, très-généreux à leur égard. Il gratifiait généralement un bon espion d'une somme de vingt-cinq pesetas (25 francs). Les courriers et les espions carlistes ont toujours fait le désespoir du général Moriones, qui leur attribuait la cause de l'impossibilité où il était de pouvoir arriver à temps pour attaquer les bandes. Il prit contre eux, l'année dernière, des mesures de rigueur qui n'eurent aucun résultat.

La création des fournisseurs eut une toute autre importance que celle des courriers et des espions. Les bandes en garnison dans un village ou campées sur la montagne manquaient souvent de vivres et de munitions. Afin d'éviter cet inconvénient très-préjudiciable à leurs opérations militaires, Santa-Cruz s'entendit avec des fournisseurs qui, par leur position sociale et leur situation sur la frontière, pouvaient lui procurer en vivres et en munitions les quantités qu'il leur demandait. J'ai connu deux notables commerçants, et des plus honorables encore, qui ont fourni à l'insurrection carliste, pendant six mois, pour plus de trois millions de vivres, de munitions et d'effets d'habillement. Les moyens de les faire passer en contrebande étaient des plus simples. Les magasins de ces deux fournisseurs sont établis sur les bords ou à peu de distance de la rivière. La nuit, une ou plusieurs barques chargées de vivres, d'habillements et de munitions se détachent de la rive française, traversent la Bidassoa et vont déposer leur cargaison à un endroit déterminé d'avance. Là se trouvent postés quarante ou quatre-vingts hommes armés de la bande, et cinq à six charrettes qui les accompagnent. Le chargement s'opère sans obstacles, et le tout est transporté à sa destination.

Le passage de la contrebande de guerre fut d'autant plus facile, vers le mois d'avril, qu'à cette époque déjà la bande de Santa-Cruz avait chassé de la rive gauche espagnole tous les carabineros (douaniers) qui la gardaient et avait substitué ses hommes à leur place. Je dois constater que l'insurrection était arrivée alors, avec le peu de ressources dont elle disposait et à l'aide de cabecillas de second ordre, à son plus haut degré de développement. On va la voir grandir encore et s'organiser d'une façon plus formidable, à la suite des événements politiques qui vont agiter profondément l'Espagne. Au nombre de ces événements, qui serviront puissamment la cause de don Carlos, je dois constater en première ligne l'abdication du roi Amédée et la proclamation de la république.

À propos du camp d'Achulégui, le fait qui m'a le plus frappé dans une excursion forcée que j'y ai faite, c'est le nombre de visiteurs qui s'y rendent, chaque jour, et principalement les dimanches et les fêtes. Ces visiteurs sont les femmes, les enfants, les sœurs elles frères des partisans qui y sont casernes; ils viennent leur apporter des habits, du linge et des vivres. Ces malheureux font souvent huit à dix lieues de marche à pied à travers les montagnes, par des temps et des chemins horribles, pour venir voir les membres de leurs familles qui ont abandonné le toit domestique afin de servir la cause du prétendant. J'ai assisté à plus d'une entrevue entre le mari et la femme, le fils et le père, le frère et la sœur, et j'y ai remarqué le sentiment de fatalisme oriental le plus prononcé. Pas une récrimination de la part de la famille sur le départ du chef de la maison; pas une plainte ni un regret de la part de ce dernier sur sa position de soldat et sur l'abandon du toit domestique! On causait ensemble pendant huit minutes, les uns parlant des affaires de la maison, les autres racontant les combats où ils avaient pris part, et ceux qu'ils allaient affronter encore. Puis, sans même s'embrasser, les parents reprenaient le chemin de leurs villages, en murmurant sans doute ces mots de consolation: Dieu le veut! et les partisans revenaient à leur poste-caserne reprendre leur fusil en chantant une chanson de guerre carliste.