Ces pauvres Siamois ont été, comme les deux mulâtresses, martyrisés par la science.--«Si nous coupions la membrane qui les réunit?» disaient sans cesse les savants, qui ont la monomanie de couper toujours quelque chose. Mais l'honnête personnage qui exhibait les deux frères, effrayé à bon droit, intervenait avec énergie afin de s'opposer à l'opération.
--Messieurs, disait-il, ce serait m'enlever mon pain!
M. Bischoffsheim, un des plus riches banquiers de Paris, vient de mourir à la suite d'une opération douloureuse. Tout son or n'a pu le garantir d'une maladie d'entrailles. Les soixante millions du personnage faisaient naturellement grand bruit dans le monde où l'on s'amuse. C'était à qui leur ferait les yeux doux. En prenant de l'âge, le financier tournait quelque peu au protecteur des arts, ce qui revient à dire qu'il achetait, chaque année, pour cent mille francs de tableaux, se montrait aux pièces en vogue, aux courses, à l'Hôtel des ventes, et donnait de temps en temps à dîner à une petite poignée de reporters. Il n'en faut pas plus à présent pour jouir de son vivant du renom de Mécène. C'est M. Bischoffsheim qui a fait construire, rue Scribe, le petit théâtre de l'Athénée, le même où ce pauvre gros Désiré était si amusant dans une bluette lyrique intitulée Fleur-de-Thé.
Moitié Français, moitié Allemand, comme presque tous les hébreux qui touchent à la finance (c'était un israélite, et un des mieux entendus en affaires), on faisait son éloge au moyen de la formule banale: «Ah! dame, c'est un fils de ses œuvres.» Sous ces quelques mots, il y avait bien quelques sous-entendus. La chronique du dard de vipère voulait donner à comprendre qu'il avait commencé l'édifice de son immense fortune par un négoce et par des astuces de gagne-petit. Le négoce, c'aurait été d'abord l'action de porter sur le dos une balle de colporteur; les ruses, elles auraient consisté à donner un très-rapide et très-profitable essor à l'art du courtage.
Enfin les bonnes langues dont Paris est pavé ne manquaient point d'ajouter que ce prodigue tardif avait commencé par être un héroïque Harpagon. Jusqu'au jour où il est devenu sérieusement millionnaire, le vin n'aurait jamais figuré sur sa table. Poussant la patience jusqu'au génie, il se contentait de la pure et claire liqueur que la baguette d'Aaron fit jadis sortir du rocher d'Horeb.
Au joli temps où nous voilà, aussitôt qu'il vient à disparaître un homme qui tenait un peu de place dans le monde, la mode veut qu'on le dissèque pendant huit jours au moins à l'aide de tous les procédés de l'analyse. Le bistouri de la médisance ne s'arrête plus. Comme on cause à tort et à travers! Peu importe qu'on ne débite que des fables, pourvu qu'on dise du mal! Les intrépides divulgateurs de secrets que les bons amis de la veille! Plusieurs ont donc raconté les débuts financiers de ce Crésus. Savez-vous d'où seraient venus ses premiers bénéfices? D'une association avec le monde diplomatique. En France, un préjugé bizarre permet pour ainsi dire de frauder les droits de douane et d'octroi. C'est bien jouer que de duper le fisc. Le futur banquier, graissant la patte aux plénipotentiaires, aurait obtenu de tels et tels ambassadeurs de mettre sous enveloppe des cachemires au lieu de dépêches internationales. Quel joli coup, sceller la contrebande avec le cachet des protocoles! Mais il y aurait près de quarante ans de ça; c'est presque aussi éloigné de nous que l'histoire de Riquet-à-la-Houppe ou que la légende du Chat-Botté!
Au fait, dans ce Paris où il se fait de si gros coffres-forts, plus d'une maison opulente a, comme le Nil, des sources lointaines et mystérieuses. On nous a dit, par exemple, qu'un autre gros banquier (celui-là est Suisse) a dù le point de départ de ses quarante millions à un stratagème de Scapin. La chose est plaisante. On ne nous en voudra probablement pas de la reproduire ici, surtout si nous épaississons si bien le voile de l'anonyme que nul ne parvienne à le soulever.
En 1835 donc, M. Z*** acheta pour dix mille francs de gants de Paris, qu'il voulait revendre à Londres. La douane anglaise taxait alors les marchandises étrangères selon leur valeur et sur l'estimation faite et déclarée par le propriétaire. Si, pour payer de moindres droits, on fait une déclaration inférieure à la valeur réelle, la douane, pour prévenir et punir la fraude, prend le propriétaire au mot; elle s'empare de sa marchandise en la payant au prix qu'il l'a estimée. M. Z***, ayant déclaré que ses gants valaient cinq mille francs, on lui compta la somme et on garda les gants.
C'était une mauvaise affaire. M. Z*** inscrivit à son actif cinq mille francs de perte et les frais de voyage; puis il songea au moyen de se rattraper et de faire rendre gorge à la douane britannique. Ce moyen il le trouva, et voici comment il s'y prit pour l'exécuter. II s'associa avec un de ses amis, car il fallait être deux pour bien conduire l'entreprise. Les deux associés achetèrent donc pour quarante mille francs de gants. Après s'être partagé la marchandise d'une certaine façon et par égale portion, ils partirent pour l'Angleterre, chacun de son côté. L'un débarqua à Douvres, l'autre à Bristol. A Douvres, on ouvrit le ballot de gants et on demanda à M. Z*** pour combien il y en avait.
--Pour quinze mille francs, répondit-il.