Cette courte description du terrain fait comprendre les difficultés que les Allemands avaient à vaincre pour oser tenter un grand mouvement tournant, afin de venir se placer sur les communications de l'armée française, après avoir sacrifié plus de vingt mille hommes pour l'arrêter dans sa marche sur Verdun. L'insistance que M. le duc d'Aumale a mise à faire ressortir les négligences ou les fautes qui ont rendu possible le mouvement des Prussiens, nous dispense de revenir sur ce triste sujet; mais, pour l'édification du public, nous allons exposer succinctement les mesures prises par le comte de Moltke pour assurer la réussite d'une marche de flanc des plus audacieuses et profiter ainsi du retard apporté à la retraite de l'armée du Rhin par la sanglante bataille de Borny, livrée le 14 août et qui s'est prolongée jusqu'à neuf heures du soir.

Le 1er corps Manteuffel et la 3e division de cavalerie Grœben furent laissés sur la rive droite de la Moselle pour former le cordon d'investissement et s'opposer à toute tentative d'attaque de ce côté, tentative devenue improbable à cause de l'armistice consenti par le gouverneur de Metz, général Coffinières, pour procéder à l'inhumation des braves tombés à Borny. Les 7e et 8e corps, Zastrow et Grœben, de la 1re armée de Steinmetz, et la 1re division de cavalerie Hartmann prirent position à cheval sur la Seille, au sud de Metz, pour couvrir le mouvement tournant dont l'exécution était confiée à la deuxième armée, prince Frédéric-Charles. Cette deuxième armée comprenait, en commençant par le corps le plus rapproché de Metz: le 3e corps d'Alvensleben II, le 10e corps Voigts-Rhetz, les 5e et 6e divisions de cavalerie Rheinbaben et Mecklembourg, la garde royale commandée par le prince Auguste de Wurtemberg, le 4e corps d'Alvensleben I, le 12e corps saxon sous les ordres du prince royal de Saxe, en réserve derrière le 10e.

LE PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Carrières du Caveau, près de Gravelotte.

Par suite d'une négligence vivement relevée dans l'acte d'accusation et par M. le duc d'Aumale, mais dont la responsabilité est surtout imputable à d'autres qu'au maréchal Bazaine, les quatre ponts permanents de la Moselle, en amont de Metz, savoir: le pont suspendu de Novéant et les ponts en pierre de Pont-à-Mousson, Dieulouard et Marbache restèrent intacts. Les Prussiens avouent dans leurs documents officiels que les ponts de Novéant et de Pont-à-Mousson leur furent de la plus grande utilité, et qu'ils doivent en partie à leur conservation d'avoir pu lutter pendant toute la journée du 16 entre Mars-la-Tour et Gravelotte. Les débats de Trianon nous ont appris que pendant la journée du 15 les Prussiens défilèrent en masses profondes sur ces deux ponts et que le lendemain ils furent utilisés pour l'évacuation de leurs nombreux blessés.

De Pont-à-Mousson à Novéant, les Prussiens jetèrent huit ponts de campagne; le 13 août, un à Pont-à-Mousson; le 15, un à Champey; le 16, trois en aval de Champey et deux en amont et en aval de Novéant; dans la nuit du 16 au 17, un huitième pont fut jeté à hauteur d'Arry, à 2 kilomètres en amont de Novéant.

Mêlée de cavalerie à Rezonville.

Le 15 août, le corps d'Alvensleben II et la division de cavalerie Mecklembourg traversèrent la Moselle à Novéant et poussèrent jusqu'à Gorze; le corps Voigts-Rhetz, la cavalerie Rheinbaben et la brigade des dragons de la garde franchirent la rivière à Pont-à-Mousson pour aller coucher à Thiancourt. Le général Rheinbaben poussa ses cavaliers jusqu'à Puxieux et Chambley, à moins d'une lieue au sud de Mars-la-Tour et de Vionville, où ils eurent un engagement avec la division de cavalerie du marquis de Forton. L'ensemble des forces prussiennes sur la rive gauche de la Moselle formait, le 15 au soir, un effectif total de 70,000 hommes avec 192 canons.

Pendant que les Allemands, parfaitement dirigés par leur habile chef d'état-major, avançaient avec une merveilleuse rapidité, l'armée française cheminait dans le désordre le plus regrettable à travers les rues tortueuses de Metz ou sur l'unique route de Longeville à Gravelotte, assignée par Bazaine à tous ses corps d'armée. Cette fatale journée du 15, plus funeste qu'une bataille perdue, marque le commencement de cette série de malheurs inouïs qui devaient accabler l'armée du Rhin et la faire disparaître dans une catastrophe sans précédents. Les débats du conseil de guerre ont appris que, pour divers motifs, les positions occupées par les troupes de Bazaine, le 15 au soir, étaient les suivantes: la division de cavalerie de Forton à Vionville, poussant ses avant-postes vers Mars-la-Tour, Puxieux et Trouville; en arrière d'elle, la division de cavalerie de Valabrègue, placée de façon à pouvoir soutenir celle de Forton; le 2e corps Frossard avait la division Bataille le long des crêtes qui s'étendent de Flavigny vers Vionville, presque perpendiculairement à la grande route; à sa gauche, la 1re brigade de la division Vergé, avec la 2e brigade en retour d'équerre, face au bois de Saint-Arnould et se reliant à la brigade Lapasset qui forme l'aile gauche du général Frossard. Le 6e corps, Canrobert, formé sur deux lignes, couvre l'espace compris entre la droite de la division Bataille et le village de Saint-Marcel; la division Lafont-Villiers à sa gauche à la route de Verdun et se relie par le seul régiment du général Bisson à la division Tixier, postée entre la voie romaine et Saint-Marcel; la division Levassor-Sorval est tenue en réserve derrière Rezonville; l'artillerie des deux corps couvre les ailes et remplit tous les intervalles, mais Canrobert n'a que cinquante-quatre pièces au lieu de cent vingt et pas une seule mitrailleuse. Les grenadiers de la garde étaient à gauche de Gravelotte, les voltigeurs à droite, près d'une grande ferme appelée la Malmaison.