Pour que dans les jours de bataille

Il entende les combattants.

Plantez devant un laurier-rose

Pour que l'hirondelle s'y pose

Et l'avertisse du printemps.

Ainsi parle sur le cadavre du polémarque Lambros, le héros de la pièce, D'autres chantent les hymnes de liberté, et le drame s'écoule toujours soutenu par un sentiment fin et délicat qui le vivifie dans un cadre poétique, C'est la Grèce avec ses aspirations de liberté, avec ses glorieux révoltés, c'est elle avec ses kleptes, ses chkipetars, ses costumes brillants; nous la retrouvions dans sa gracieuse et pittoresque beauté, avec ce décor qui nous transporte sur la place de Variadès, au fond duquel se dessine dans le lointain les hautes montagnes et les gracieux villages attachés à leurs flancs. Nous nous sommes cru un instant sur la côte du Péloponèse, au tableau qui représente la falaise couverte d'arbres et dominant les flots bleus de la mer. C'est un chef-d'œuvre que ce décor qui représente le Grand-Souli, avec ses maisons blanches, ses cactus en fleurs, ses vignes qui grimpent jusques aux toits en tuiles rouges, avec son pont jeté sur un torrent. Il semble que M. Rubé, qui en est l'auteur, l'ait composé d'après une vue photographique rapportée du pays de Messène ou d'Argos. Cet art du décorateur, qui, je crois, n'a jamais été poussé aussi loin dans la vérité des tableaux, nous a rendu la Grèce avec la plus grande fidélité. Et c'est là un attrait de plus pour le drame de M. Gondinet, que le public a accueilli avec le plus vif succès.

L'interprétation de la pièce est excellente. M. Dumaine joue avec une sincère conviction et une réelle autorité ce rôle de Lambros, qui domine tout le drame. Taillade, c'est Aly, le pacha de Janina, un tyran bizarre et cruel qui tourne parfois à la ganache. Larcy, Charly, font retentir leurs voix vibrantes, et Laurent égaye la pièce par sa bonne humeur. Quant à Mme Dica-Petit, fort belle sous ses magnifiques costumes de femme souliote, elle a donné au personnage de Chryseis un véritable caractère de passion et de noblesse.

J'aime ce bon mélodrame du temps passé, avec tous ses trucs, ses épouvantails, ses tours, ses prisons, ses rochers, ses falaises, tout son attirail de crimes et d'horreurs, mais encore faut-il que ces horreurs soient possibles à raconter. M. Crisafulli a poussé dans la Falaise de Penmarck ce genre tellement au noir que pour ma part je ne m'y reconnais plus. Voilà une aventure, par exemple! Le commandant Pierre Lecourbe se marie; le jour même de ses noces il reçoit l'ordre de rallier l'escadre en partance! Ainsi le veut l'amiral qui ne transige pas avec la consigne. Le commandant a un frère, un ivrogne, lequel après les libations les plus regrettables, croyant entrer chez sa fiancée, se trompe de porte et pénètre chez sa belle-sœur, la femme du commandant.

Vingt ans après ce bel exploit, le commandant Lecourbe vit auprès de sa femme et entre deux filles, qu'il aime, sans soupçonner que sa fille aînée doit le jour à un horrible crime. L'affection du commandant pour cette enfant semble même plus grande que pour l'autre, à ce point qu'il dépouille sa fille cadette au bénéfice de sa sœur. La mère révoltée d'une telle injustice révèle à moitié ce terrible secret à son mari. Ce que le commandant ignore c'est le nom du coupable. Il va donc à son frère, Pierre Lecourbe, et lui confie le soin de sa vengeance en lui faisant jurer que cet homme mourra et, par le fait, il tient son serment, car honteux de lui, il se précipite du haut de la falaise de Penmarck, qui n'est là que pour fournir un titre pittoresque à la pièce. C'est à l'aide de cette fable dramatique que M. Crisafulli a obtenu une scène des plus saisissantes. Celle des deux frères, dont l'un demande vengeance à l'autre pour son honneur outragé, pour son nom souillé. Mais vraiment ces fortunes-là coûtent bien cher puisque c'est au prix de telles situations qu'on les obtient. Si ce drame nous demande au début de grands crédits pour faire marcher sa petite industrie, je suis prêt pour ma part à les lui refuser. Qu'il s'arrange, n'a-t-il pas la trahison, le meurtre, l'assassinat. S'il lui faut plus encore, il est trop exigeant; qu'il meure faute d'appui, je n'y vois pas d'inconvénient.

J'ai donc hâte de sortir de cette Falaise de Penmarck pour entrer dans une joyeuse comédie, pleine de belle humeur, d'esprit et de gaieté, et qui a pour titre le Docteur Bourguibus: elle est née de la fantaisie d'un poète, et de la première à la dernière scène elle s'en va lestement, joyeuse de ses bonnes trouvailles comiques, de ses vers plutôt improvisés qu'écrits, étincelants de saillies. Ce docteur Bourguibus qui a pour parents tous les héros de la comédie bergamasque a une toquade. Pardon du mot: aux XVIIIe siècle on aurait dit du docteur qu'il avait le timbre fêlé. Le brave homme qui a la monomanie de la pitié, s'attache particulièrement aux gredins. Que lui parlez-vous d'honnêtes gens! la belle affaire! ils ont leur conscience pour eux et le paradis au bout. Mais un criminel, un assassin, par exemple, un meurtrier que la justice, l'infâme justice a frappé, voilà ce qui tente l'âme du docteur Bourguibus. C'est une cure à faire. S'occupe-t-on des gens bien portants? Non; on soigne les malades; qu'est-ce qu'un criminel? un malade: le tout est de le guérir. Grâce à ce raisonnement, le docteur cueille au haut d'un gibet un gibier de potence qu'il arrache à main armée aux mains des valets du bourreau. Cet exploit a coûté la vie à cinq honnêtes gens: c'est pour rien. Et voilà Spalâtre installé dans le logis de docteur. On va voir ce qu'on peut obtenir avec des soins d'un gredin qu'on a dépendu. Tout est pour lui, les bons morceaux, les complaisances des domestiques, et jusqu'à la main de la nièce du docteur. Seulement il veut conduire sagement l'homme à complète guérison. Il dort, silence; il va se réveiller, qu'il ouvre les yeux aux sons d'une musique réjouissante: un murmure de menuet et le docteur et sa nièce effleurent sur la mandoline et le violon l'adorable morceau de Boccherini. Là-dessus Spalâtre qui entr'ouvre les yeux rêve de voyageur égaré et d'assassinat au coin d'un bois. Elle est charmante cette scène du bandit que la musique ramène à ses premières inclinations, le meurtre. La cure a si bien opéré que Spalâtre, non content de voler pour son propre compte, fait de la propagande et entraîne les domestiques du docteur à voler avec lui, si bien que le pauvre Bourguibus paye ses théories humanitaires de ses meubles, de sa bourse et de sa montre. Bien en a pris à l'amoureux de la nièce de se déguiser en bourreau et de venir demander Spalâtre au docteur qui le retient contre la loi, car à la vue de l'homme noir, Spalâtre s'est enfui maudissant cet imbécile de docteur qui l'expose à retomber dans les mains de la justice. Tout s'arrange; le docteur se guérit de son faible pour les gredins et de sa haine pour les gens de police, et le public applaudit chaleureusement à l'auteur et aux interprètes de cette comédie des plus originales et des plus amusantes.