C'est peu de chose en effet que cette histoire dramatique facilement imaginée et qui se déroule autour de Lambros, le polémarque de la Selléide, avec cet amour de sa fiancée Chryseis, avec cette trahison du traître Andronicos livrant par jalousie et par haine son pays à Aly, pacha de Janina. Cette rivalité est le thème obligé de tous les mélodrames. Quelques scènes plus ou moins heureuses ajoutées à cette nomenclature du crime des traîtres ne font rien à l'affaire. Le drame n'aurait rien perdu assurément à plus de nouveauté dans cette fable romanesque. Il eût été meilleur, à coup sûr, en se privant de ce groupe de comiques propres à jeter de la gaieté, comme cela se passe dans toute pièce du boulevard. Je n'en disconviens pas; mais je le répète, le drame de M. Gondinet m'a plu par sa composition générale, par son mouvement, par cette grande histoire de liberté qu'il met en scène, par ce récit de l'affranchissement d'un peuple. Tout cela est animé, vivant, tout cela s'écoute d'un bout à l'autre avec la plus vive curiosité, au milieu de nombreux épisodes et à travers tout ce pays de la Grèce.
Il semble que M. Gondinet, qui est un esprit fin et qui a bien sa jeunesse et sa poésie, ait lu cette histoire de l'indépendance hellénique dans les livres de Fouqueville et de Fauriel, qu'il ait lu avec ardeur ces chants recueillis par M. de Marcellus, et que se souvenant de cet enthousiasme qui enflamma vers 1825 nos poètes de France et d'Angleterre pour la cause de ce peuple, il ait voulu rendre dans un drame toute cette vie d'un passé qui passionna si profondément l'Europe aux temps où elle avait plus de sympathie et plus de larmes pour les opprimés et les vaincus.
A ce drame de l'indépendance d'un pays qui eut pour alliés les poètes, M. Gondinet a laissé son caractère poétique. C'est là son côté original et piquant. Il se dégage des conventions scéniques par un souffle heureux. Il a pour lui, et que le lecteur me pardonne cette phrase du temps, il a pour lui les Muses de la patrie et de la liberté. Comme aux jours de ses premiers fils, la Grèce est encore le pays des vers. Elle chante aux noces des fiancés, aux berceaux des fils, sur la tombe des soldats, elle a des épithalames et des nénîes; ses poètes populaires sont de toutes ses fêtes. M. Gondinet les a parfois reproduits avec un rare bonheur:
Le klepte est tombé sous les halles,
Chantons les marches triomphales,
Que son nom résonne partout.
Creusez sa tombe haute et grande
Pour que son bras armé s'étende
Et pour qu'il s'y tienne debout.
Faites à la pierre une entaille