C'est ainsi que sur la présentation d'une lettre du président de la junte carliste, je fus admis auprès de la personne du prince, qui voulut bien me recevoir lui-même. Don Carlos est âgé de vingt-neuf à trente ans environ. Sa taille est élevée, sa figure pleine de noblesse; un air de grandeur et de majesté rayonne sur sa physionomie franche et sympathique. Tout en lui, jusqu'à sa parole claire, douce et concise, prévient en sa faveur. L'audience qu'il m'accorda ne fut pas longue, mais elle répondit au but que je m'étais proposé d'atteindre.
Il ne faudrait pas croire pourtant que le prétendant se montrât très-facile à accorder des audiences particulières. Il est arrivé, à ce sujet, aux visiteurs étrangers, de curieuses méprises. Milord D..., désirant s'entretenir avec don Carlos, s'était rendu à cheval de Pau au château de Peyrolhade. Arrivé à la résidence princière, il fut reçu par le général Ellio, auquel il demanda de le présenter au roi. Le vieux général s'empressa de le conduire dans le salon bleu, aux tentures fleurdelisées, où se trouvaient trois personnages, la tête couverte de bérets blancs (boinas) agrémentés de passementeries d'or. Milord D..., qui ne connaissait le prince que par ses portraits, croyant voir don Carlos dans le personnage placé au milieu des deux autres, lui offre ses hommages et entre avec lui dans une très-longue conversation sur la situation troublée de l'Espagne. Après une demi-heure d'entretien, les deux interlocuteurs se quittèrent enchantés l'un de l'autre. La vérité est que le noble visiteur avait pris le major Arjona, secrétaire du prince, pour don Carlos lui-même. Celui-ci, resté dans son cabinet, n'était pas encore descendu au salon.
Je dois ajouter que cette résidence étant journellement visitée par des émigrés de tous les pays qui venaient offrir au roi, les uns le secours de leur épée, les autres solliciter des grades et des faveurs, le général Ellio avait organisé un service rigoureux de police autour du prince, afin de prévenir toute tentative d'espionnage ou d'attaque personnelle contre l'hôte illustre du château. Je dois reconnaître que cette surveillance pouvait ne pas être inutile, au milieu de ce coin isolé des montagnes que cherchaient à découvrir les émissaires du gouvernement de Madrid et dont l'inutilité de leurs recherches a fait toujours leur désespoir.
Ce fut pendant le court espace de temps que je passai au château de Peyrolhade que je pus me renseigner sur le personnel dont se composait la maison du prince et qu'il n'y a pas, je crois, indiscrétion de faire connaître. Elle comprenait le général Ellio, président du conseil de guerre, cinq chefs carlistes qui en étaient les membres et dont le marquis de Valdespina faisait partie, et du major Arjona, secrétaire particulier de don Carlos.
Les opérations du conseil de guerre consistaient dans la direction à donner aux opérations militaires dont le plan était tracé d'avance: dans la nomination des cabecillas et leur envoi aux divers postes qu'ils devaient occuper; enfin, dans le contrôle de tous les actes qui concernaient l'organisation des bandes, leur armement et leur équipement.
Malgré le mystère dont on entourait le château de Peyrolhade, cette retraite soi-disant introuvable de don Carlos, était le centre d'un va-et-vient de gens qui, des deux côtés des Pyrénées, s'y rendaient pour les affaires de l'insurrection. C'étaient les membres de la junte qui venaient, les uns ou les autres, prendre les ordres du conseil de guerre, lui communiquer les résultats de ses opérations et s'entendre avec lui sur les difficultés qui pouvaient se présenter: et ces difficultés étaient nombreuses, surtout dès le début de la campagne; c'étaient des agents secrets qu'on avait établis sur la frontière et jusque dans les centres des provinces, qui venaient faire leurs rapports sur tout ce qui se passait d'hostile ou de favorable au parti; c'étaient, enfin, les envoyés des cabecillas en campagne, qui apportaient au château tout ce qui concernait la situation bonne ou mauvaise des bandes qu'ils commandaient.
Lorsque je repassai la frontière, j'appris la nomination de nouveaux chefs carlistes, dont quelques-uns étaient déjà au château de Peyrolhade, au moment de mon départ de cette résidence. Au nombre de ces chefs qui devaient donner à l'insurrection une nouvelle impulsion, étaient le général Ellio, qui reprenait un service actif, le marquis de Valdespina, Dorregaray et Lizarraga. Ces quatre généraux, que j'ai vus plusieurs fois sur les champs de bataille, méritent d'être connus, à cause des commandements qu'ils occupent à la tête des bandes et des services qu'ils rendent à la cause carliste. C'est ce que je me propose de faire, après avoir dit quelques mots sur l'emprunt que le parti contracta à Londres. C'est, au reste, avec l'argent qu'il produisit que la guerre civile put prendre plus d'extension et de développements, ainsi que je vais le constater.
LES THÉÂTRES
Porte-Saint-Martin. Libres! drame en huit tableaux, par M. Edmond Gondinet.--Ambigu-Comique. La falaise de Penmarck, drame en cinq actes, de M. Crisafulli.--Odéon. Le docteur Bourguibus. comédie en un acte et en vers, de M. Edmond Cottinet. --Gymnase. Monsieur Adolphe, pièce en trois actes, de M. Alexandre Dumas fils.
La pièce de M. Gondinet, Libres! m'a beaucoup plu. Je sais que les dilettanti du genre, les raffinés du mélodrame y trouveront à redire, car elle n'est pas construite et charpentée selon les règles, elle ne vous saisit pas à la gorge à un moment donné pour vous laisser pantelant et lui crier merci dans quelques scènes pleines d'émotion ou de terreur. Son scénario ne s'avance pas progressivement pour marcher à travers des péripéties les plus sombres pour arriver aux catastrophes finales; mais qu'importe que le drame échappe à l'analyse par sa trame un peu légère, qu'importe que faction un peu mince tienne en quelques lignes, si l'impression d'ensemble est allée droit à l'effet voulu, et si au sortir du théâtre le drame a laissé dans l'esprit du spectateur un souvenir, et que l'âme s'en sente encore agitée par delà la représentation. C'est ce qui arrive.