J'ai assisté à un débarquement d'armes expédiées de Birmingham. Vers le milieu du mois de mai, un bateau à vapeur vint en plein jour (il était sept heures du matin) s'arrêter dans le petit port de Fontarabie, en face le débarcadère des pêcheurs, À son apparition, des barques allèrent l'aborder, et en moins d'une heure elles transportèrent quatre cents caisses qu'elles déposèrent sur la berge, rendant l'opération du débarquement, une bande de quinze cents hommes environ, commandée par le colonel Martinez, et dont les trois quarts étaient sans armes, s'emparèrent des colis qui renfermaient des fusils et des munitions, les ouvrirent et s'armèrent séance tenante. Les caisses restées sans être ouvertes furent déposées sur des charrettes et transportées, sous bonne escorte, au camp d'Achulégui. Ce débarquement s'opéra sans qu'il trouvât là moindre opposition de la part des troupes et des volontaires de la République casernés à Irun, c'est-à-dire à deux kilomètres au plus du port de Fontarabie. Et ce qui me parut plus étrange encore, c'est que la bande carliste et les caisses chargées sur des charrettes traînées par des bœufs, passèrent tranquillement devant les portes de la ville.

A cette expédition, dont je fus spectateur, j'eus l'occasion de revoir mon ami, le colonel Martinez, qui commandait l'escorte du convoi et qui paraissait tout radieux.

--Vous n'êtes pas encore à Madrid, mon cher colonel, lui dis-je, en lui rappelant son dernier adieu à Vera, mais vous y êtes sur le chemin, à ce qu'il me paraît.

--Dix débarquements comme celui-ci, me répondit-il, et notre cause est gagnée!

--Vous ne craignez pas d'être surpris sur votre route par les troupes républicaines?

--Toutes mes précautions sont prises et je suis certain d'avance que les hommes de Loma n'oseront as venir nous barrer la route. Voyez, j'ai quinze cents hommes avec moi!

Le colonel avait dit vrai. Pas un seul homme de la garnison d'Irun, qui se composait d'environ six cents hommes, soit volontaires, soit soldats de la ligne, n'osèrent sortir de la ville.

J'ai assisté à trois autres débarquements du même genre, sans qu'ils fussent autrement contrariés, tant les frontières étaient mal gardées du côté de l'Espagne.

D'un autre côté, don Carlos, que les journaux espagnols et étrangers avaient fait mourir plusieurs fois et voyager tantôt en Angleterre, tantôt en Suisse, vint s'installer d'abord dans un hôtel de Pau et ensuite au château de Peyrolhade, où il a résidé jusqu'à son entrée en Espagne. Voulant m'assurer par moi-même si le fait était exact, je fis, au mois de juin, une excursion dans les Basses-Pyrénées, et je me rendis à ce château, situé presque sur les limites qui séparent la France de l'Espagne. Ce n'était pas sans de grandes difficultés que je pus arriver jusqu'à cette demeure seigneuriale, malgré les titres et les recommandations dont j'étais porteur, tant on avait pris de précautions pour la rendre inabordable.

Lorsqu'un inconnu venant de France ou d'Espagne apparaissait dans le lointain, se dirigeant vers le château bâti sur une élévation qui domine les alentours à une distance de quatre kilomètres, des vedettes placées de loin en loin, depuis le sommet des montagnes jusqu'au village de Peyrolhade, qui lui-même est éloigné de la résidence royale d'environ une lieue, s'empressaient d'en informer le commandant du palais. Celui-ci envoyait immédiatement des gardes à sa rencontre pour le reconnaître. S'ils avaient les moindres soupçons sur l'individu, on le prévenait poliment qu'il se trompait de chemin en lui indiquant le moyen d'en prendre un autre; et ils s'éloignaient. Si, au contraire, c'était un ami ou une personne dont on n'avait pas à se méfier, on le conduisait au château.