L'Espagne attache le plus grand prix, et cela se comprend, à cette colonie que les États-Unis, nous l'avons dit, voudraient bien aussi s'annexer. En 1845, ils ont offert de l'acheter, et peut-être l'Espagne a-t-elle eu tort de ne pas la vendre. Finiront-ils par s'en emparer d'une façon ou de l'autre? Selon toutes les probabilités, oui.
UN VOYAGE EN ESPAGNE
PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE
V
Abdication du roi Amédée et proclamation de la République.--Agissements de la Junte carliste établie à Bayonne.--Don Carlos séjournant à la frontière.--Conseil particulier du prétendant.--Nomination de nouveaux chefs carlistes.
Lorsque l'abdication du roi Amédée fut portée aux Cortès et que celles-ci, en dépit du ministre Zorilla, proclamèrent la République, j'étais à Vitoria, capitale de la province de l'Alava. De ces deux nouvelles, la première était prévue depuis longtemps, le jeune prince italien, malgré ses qualités personnelles incontestables, étant profondément détesté par tous les Espagnols, sans distinction de partis, devait en arriver forcément à cet acte d'abdication. Aussi n'étonna-t-elle personne.
Il n'en fut pas de même de la proclamation de la République par une Chambre qui passait pour être foncièrement monarchique. La population ne voulut pas d'abord croire à la réalité de cette nouvelle. Mais lorsqu'il fallut bien se rendre à l'évidence, elle protesta énergiquement contre cette forme de gouvernement subitement improvisée. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu'à Vitoria, ville d'environ vingt mille âmes, il ne s'y trouvait pas, en avril dernier, cent républicains. La désorganisation s'introduisit dans l'administration des affaires publiques. Le gouverneur de la province, les membres de l'ayuntamiento, tous les principaux employés du pouvoir central donnèrent leur démission en masse, si bien qu'en deux ou trois jours, la ville et toutes les localités de la province furent livrées à la plus complète anarchie.
Le même désordre se reproduisit dans les autres provinces qui, comme celle de Vitoria, furent plongées dans la stupeur à l'annonce seule du mot de République, qui a été toujours, depuis la Révolution de 1793, un horrible épouvantail dans l'esprit des populations basques, au point qu'elles nous ont regardé, pendant longtemps, nous Français, comme des monstres et des buveurs de sang.
Dans toutes les excursions que je fis à Pampelune, Tolosa, Bilbao, Saint-Sébastien, etc., je constatai le même désarroi dans toutes les administrations et une égale répugnance, de la part des populations, à vouloir accepter la nouvelle forme de gouvernement. Alors se produisit une espèce d'anarchie dont profita habilement le parti carliste. Jusqu'alors, l'insurrection avait été assez mollement conduite, soit que les chefs n'eussent pas une entière confiance en son succès, soit qu'elle manquât d'argent et d'armes; ce dernier fait était vrai, j'en ai eu la certitude.
Mais à partir du jour où commença la désorganisation du pouvoir central, la junte de guerre, établie à Bayonne depuis le mois de mars, fonctionna avec plus d'activité. Elle se composait de membres moitié Espagnols, moitié Français, dont la mission consistait à procurer des armes, de l'argent et des hommes à l'insurrection. Jusqu'alors elle lui en avait bien fourni, mais dans une mesure bien restreinte. C'est du moins ce dont se plaignaient les cabecillas qui se trouvaient à la tête des bandes. Elle trouva pour la seconder, attendu les circonstances politiques du moment, les fournisseurs et les banquiers auxquels elle s'était adressée, dès le début de la campagne, dans de meilleures dispositions. Les premiers, toujours craintifs et n'ayant pas une foi bien robuste dans le succès de l'insurrection, n'exécutaient que d'une manière bien irrégulière les marchés passés pour fournitures d'armes de munitions et d'équipements militaires.--Les seconds se montraient très-difficiles pour accepter les traites souscrites par les agents de don Carlos et laissaient sortir du sein de leurs caisses, pour les besoins de la guerre, que le moins d'argent possible. Ce qui explique le peu de progrès que faisait l'insurrection.
Mais à dater du mois d'avril et du commencement de mai, fournisseurs et banquiers furent plus accommodants et pleins de zèle pour seconder les vues et les projets du parti carliste, avec lequel ils avaient pris des engagements sérieux par l'intermédiaire de la junte de Bayonne. Les armes et les munitions passèrent alors plus régulièrement et en plus grande quantité la frontière qu'auparavant, malgré les difficultés bien plus nombreuses qu'on opposait à leur passage, du côté de France, où venait d'être établi sur la frontière un cordon sanitaire de troupes. On en expédia même de l'Angleterre.