Au fait, la chose serait possible, si ce qu'on raconte à ce sujet est exact. Ces lions qu'on exhibe seraient assouplis dès l'âge le plus tendre par un système d'éducation assez raffiné. On leur fait suivre des cours. Pris tout petits en Afrique, on les enverrait dans un pensionnat où tout est disposé pour les préparer à faire une entrée convenable dans le monde. Saviez-vous donc qu'il existât des maisons pour l'instruction des individus de la race léonine? Le plus renommé de ces établissements est, paraît-il, situé à Madrid, ville d'une température toujours tiède (les jeunes élèves, brusquement arrivés d'Afrique, s'enrhumeraient dans une ville du Nord). A Madrid, d'ailleurs, on a toujours la viande saignante à bon marché, à raison des corridas ou courses de taureaux. Voilà pourquoi on amène de préférence les lionceaux dans la capitale des Espagnes; là, on leur enseigne la civilité puérile et honnête; on leur apprend surtout l'art de frémir à un froncement de sourcil, et, comme corollaire, la sobriété, qui consiste à ne dévorer son gardien que le moins possible. Faire des collégiens avec des lions, telle est la marche du progrès, comme vous voyez.

Les sujets de Delmonico ont-ils fait leurs classes à Madrid? Le dompteur le nie, et cela se conçoit. Encore neuf dans le métier, il y va rondement, comme un vieux routier. On raconte qu'il a fait avec un amateur un pari d'une allure assez originale. Il se serait engagé à entrer dans la cage cent jours de suite sans recevoir la moindre égratignure. En vertu de ce contrat, il ne devrait atteindre son chiffre que le 18 janvier prochain. Ce jour-là, s'il est indemne, tranchons le mot, s'il n'a pas été mangé, il recevra en bloc la somme de 120,000 francs. Delmonico est un philosophe. Au cas où il gagnerait la gageure, il s'est promis de liquider ses lions sans le moindre retard. Il placera ses fonds en 3 pour 100 et vivra honorablement de ses rentes, n'ayant pour tout animal à ses trousses qu'un griffon de la Havane à peu près gros comme le poing fermé de son maître. --Pas si bête pour un dompteur!

J'ai parlé des lettres posthumes de Prosper Mérimée, qu'on imprime en ce moment. On assure que cette correspondance ressemblera beaucoup à des mémoires intimes, méthode de Diderot. L'auteur de Colomba y raconte les principaux épisodes de sa vie. Mais combien de traits qui, par malheur, n'y trouveront pas place! Je doute, par exemple, qu'on y lise un fait-anecdote assez curieux et tout à fait inédit qui s'est passé sous Louis-Philippe, à trois cents kilomètres de Paris.

C'était en 1840.

Prosper Mérimée traversait le Berry en qualité d'inspecteur des monuments historiques. Il s'était arrêté à Saint-Amand-Mont-Rond, jolie petite ville aux environs de laquelle on veut que César ait établi son camp, à l'époque où il se mit à la poursuite de Vercingétorix; c'est, en effet, sur la route de Bourges à Clermont, ou, si vous voulez, d'Avaricum à Gergovia. Des camps de César, où n'en signale-t-on pas? Il y avait dans l'endroit un vénérable archéologue, zélateur des poteries de l'antiquité. Dans l'intérêt de la science, ce brave homme avait obtenu de faire pratiquer des fouilles au lieu même où l'on assurait que les fils de la Louve avaient campé. Et justement, ce matin-là, il accourait, effaré, plein de joie, afin de révéler un grand secret à l'auteur du Théâtre de Clara Gazul.

--Que se passe-t-il donc, cher monsieur? demanda Mérimée.

--Monsieur l'inspecteur général, un fait de la plus haute importance. Je viens de trouver un dieu.

--Un vrai dieu?

--Un Bacchus antique, couvert de la peau de tigre et ayant un thyrse à la main. Venez donc voir ça avec moi.

Il y avait à peu près une heure de chemin. On monta dans une berline et l'on partit.