--N'épargnez rien, répétait le ministre; jetez, s'il le faut, l'argent à pleines mains.

Les naturalistes nous ont appris combien il faut de soins pour élever un rossignol. Pour un ténor de ce cycle étrange, c'était bien autre chose. Que de blandices à l'adresse du nouveau venu! Non-seulement on prodiguait autour de lui les professeurs, un maître de français, un maître d'armes, un maître de danse, un maître d'équitation, un maître de natation, un maître de piano, un maître de chant, mais encore il avait sans cesse à ses trousses un médecin en renom, chargé de veiller sur sa personne avec une vigilance de dragon mythologique.

--A-t-il bien dormi? Il ne faut pas trop d'exercice! Qu'on prenne garde aux courants d'air! Ah! s'il allait attraper un rhume!

On ne lui permettait pas de sortir par les temps de pluie, ni le soir, à l'heure du serein. À table, on ne lui servait que les meilleurs morceaux, les plus légers, de la cervelle, des crêtes de coq, du blanc de poulet, précipités, de préférence, par du bordeaux, du haut-brion ou du léoville. Pourtant il n'en fallait pas en quantité qui pût allumer trop son cœur. Pas d'amour. L'amour était sévèrement défendu, vu qu'il porte atteinte, disait-on, aux cordes tendres de la voix. Un ténor, je le répète, on faisait de l'existence d'un tel artiste une question de cabinet.--M. Thiers se flattait d'avoir fait plus de ténors que M. Guizot.

Pour en revenir au jeune et brillant chevalier sarde, au bout de neuf mois d'attente, il fut en état de se montrer sur le théâtre. Quelle salle d'élite pour le voir et pour l'entendre! Il chanta et, dès les premières notes qui sortirent de son gosier, le comte Duchâtel, ministre de l'intérieur, présent à ses débuts, s'écria:

--Allons, il a une voix charmante! La monarchie et le ministère sont sauvés!

Tout ce qu'on avait fait pour Mario a été renouvelé depuis pour Poultier, le tonnelier de Rouen.

PHILIBERT AUDEBRAND.

PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE
LES TÉMOINS