Des cuillers! Sur un signe qu'ils firent, le nomade se mit à la besogne; il fixa son réchaud en terre, fondit le Bacchus et en fit des cuillers.

Il en était à la dernière lorsque la berline arriva.

Exprimer la douleur du savant serait impossible. L'archéologue avait encore trois cheveux sur la tête; il se les arracha. Il pleurait de rage. Il interpellait Mérimée et, en levant les mains au ciel:

--O Jupiter! s'écriait-il, on voit bien que tu n'es plus rien là-haut! Sans quoi tu n'aurais jamais permis une telle profanation à l'endroit de celui de tes fils que tu as gardé trois mois dans une de tes cuisses!

Mario de Candia est revenu à Paris, où il amène les deux filles qu'il a eues de son mariage avec Giulia Grisi. Le temps a eu beau marcher, rien n'efface la pieuse tristesse que le ténor a ressentie en voyant mourir la célèbre et belle cantatrice dont il avait fait sa femme. Mario, dit-on, éprouve un âpre plaisir à reparaître aux lieux où sa jeunesse a été tant fêtée, il y a trente-cinq ans. Peu importe que tout y ait changé de face. A la vieille cité de pierre a succédé une ville de marbre et d'or. Il n'y avait guère que quinze cents dilettanti; on en énumère cent mille aujourd'hui, mais cent mille qui aiment à se griser de musique de cuivre, cent mille qui portent les oreilles d'âne que Voltaire montrait jadis à Grétry. Mario, renaissant, délicat, studieux, soigneux, peu bruyant, serait-il compris de ce public nouveau? On peut en douter. Mais que vous dire? Il se rappelle sans doute ce que disait Paganini: «Un artiste de talent sera toujours bien venu partout; il ne peut vivre qu'à Paris.» Pour le revenant, il y a d'ailleurs le charme irrésistible qui s'attache aux souvenirs d'une époque sans pareille et qui ne sera pas recommencée.

Beaucoup se rappellent encore les premiers jours de sa venue. C'était dans un temps où l'on ne s'occupait déjà plus de politique. La mode était d'être tout entier à l'art, à la science, au théâtre, à la peinture, à la musique, aux beaux vers. Victor Hugo faisait jouer Ruy Blas par Frédérick-Lemaitre, encore jeune; Alfred de Musset venait d'écrire les Deux Maîtresses, Stendhal, la Chartreuse de Parme; M. de Balzac, Un grand homme de province à Paris; Gérard de Nerval, les Amours de Vienne. On touchait de la veille au duel lyrique engagé entre Duprez et Adolphe Nourrit, duel funeste, puisqu'il a fini par le suicide de ce dernier; Mlle Rachel quittait le Gymnase pour s'acheminer en triomphatrice du côté du Théâtre-Français; Eugène Delacroix avait exposé la Médée au dernier Salon; Decamps continuait ses études d'Orient; David (d'Angers) plaçait le Philopémen dans le jardin des Tuileries. Un opéra, un roman, un tableau, une statue, c'était le pain quotidien d'alors. L'Athènes de Périclès n'a jamais été plus ensoleillée de vraie gloire. On n'aurait jamais pu s'imaginer qu'un jour viendrait où Paris courrait voir un Russe qui a du poil de chien sur la figure, un noir qui fouette des lions dans une cage ou une mulâtresse à deux têtes, des monstres. Et il n'y avait pas encore de Petite Bourse sur les boulevards.

En ce temps-là, le docteur Véron, si habile, gouvernait l'Opéra en autocrate; c'était pour le mieux, puisqu'il donnait sans cesse l'éveil à un chef-d'œuvre inédit ou à quelque grand artiste inconnu. Voilà qu'on apprit tout à coup l'arrivée d'un ténor. A la suite d'une escapade, un jeune officier du roi de Sardaigne, s'étant sauvé en France, avait brisé son épée pour monter sur les planches. Un chevalier! un comte! l'aventure était piquante.

Mario de Candia,--c'était lui,--fut essayé; il avait déjà une jolie voix de salon, mais il fallait développer cet organe si précieux.

--Un ténor, la coqueluche de Paris! N'épargnez rien pour en avoir un, disait à M. Véron le ministre de l'intérieur.

Quand on constatait un grand succès au théâtre, Paris et la France n'avaient plus rien à dire. La machine gouvernementale fonctionnait à l'aise. On votait le budget sans débat; on dénouait les conflits diplomatiques en se jouant; les élections se faisaient presque en chantant.