Qu'on ne nous parle plus des fictions les plus remarquables! Robinson Crusoé et le Robinson suisse sont également distancés par la réalité! Le livre de M. Stanley, où l'on voit à chaque page la volonté humaine aux prises avec les plus incroyables difficultés, les obstacles les plus élevés, les lassitudes les plus énervantes, employant tour à tour la ruse et la force, jouant de la langue comme un diplomate et du rifle comme un héros; ce livre laisse bien loin, à mon avis, toutes les inventions du monde. On ne doit plus faire désormais que du roman d'analyse. Le roman d'aventures est dépassé par ces choses vraies et vécues.

Il nous faut donc placer, au premier rang des livres d'étrennes, à côté de l'Espagne de M. Davillier, le livre de M. Stanley et celui de M. Hayes. Mais il en est d'autres, et de fort intéressants, qui appartiennent au domaine de l'imagination. Tels sont les jolis récits de Mme de Witt, de Colomb et de M. Jules Girardin. Les Braves gens de M. Girardin, Une sour de Mme Witt, née Guizot, et le Violoneux de la Sapinière de Mme Colomb, sont en leur genre, et à un degré presque égal, de petits chefs-d'œuvre de morale agréable et de récits bien agencés. De spirituels dessins les accompagnent, et Emile Bayard et Adrien Marie se sont mis en frais, sans beaucoup chercher, de compositions simples et amusantes à l'œil. Tels de ces bois sont de petits tableaux tout faits. Le roman intime de M. J. Girardin avait déjà paru, ainsi que d'autres récits intéressants, dans ce Journal de la Jeunesse que la maison Hachette a eu, l'an passé, la bonne idée de créer. Les enfants et les adolescents ont besoin, eux aussi, de leur journal. Nous avons eu le nôtre, jadis, où Louis Desnoyers nous comptait les voyages de Robert-Robert et les aventures de Jean-Paul Choppard. Le Journal de la Jeunesse d'à présent est plus instructif, plus sérieux peut-être, mais amusant. On le voit bien en parcourant ses tables des matières où les voyages coudoient l'histoire, et les contes font pendant à la science familière.

Les livres de Mme Colomb et de Witt ne sont pas les seuls récits pour être donnés en étrennes. La Bibliothèque rose s'est enrichie, cette année, de quatre volumes excellents: Par-dessus la haie, un joli roman de Mme de Stoly où je vous recommande le type charmant de la muette; les Quatre pièces d'or de Goubaud; le Chef de famille de Mme Fleuriot, et l'Extrême far West, aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise, par R. B. Johnson, traduites de l'anglais par A. Talandier. Je serais bien embarrassé, je l'avoue, s'il me fallait choisir, pour rendre heureux un lecteur de douze ans, un de ces quatre petits livres, et je prendrais,--ce qui serait très-sage,--le parti de les offrir tous les quatre. Ce sont des œuvres d'un ton excellent et qui toutes apportent leur contingent de morale ou d'enseignement.

Il faut ajouter que la Bibliothèque des Merveilles--qui est bleue comme cette bibliothèque enfantine est rose--nous offre, outre les Merveilles de la photographie de M. G. Tissandier, un volume de Moquet, l'Envers du théâtre, où nous apprenons comment manœuvrent les trucs, comment se gonfle la mer, comment s'opèrent les travestissements et les changements à vue, comment vit, en un mot, le théâtre, ce monde inconnu, attirant, bizarre. Je reprocherai seulement à M. Moquet d'avoir fait un livre trop technique, on ne comprend pas toujours tous les termes dont il se sert; mais en dépit de tout, son livre est curieux et restera.

M. de Lescure publiait, l'an passé, une Jeanne d'Arc que nous avons signalée et recommandée à nos lecteurs. Cette année, le même écrivain publie, avec des eaux-fortes remarquables, un fort beau livre intitulé Henri IV. Ce n'est pas seulement un livre d'étrennes et un très-beau livre, c'est une excellente étude historique. Je n'y veux chercher aucune allusion au présent; la renommée d'Henri IV est indépendante de l'éclat que ses successeurs en voudraient peut-être tirer. Le Béarnais est un type bien français et bien sympathique. Il est patriote, dans un temps où l'idée de patrie commence seulement à naître. Il a bien ses défauts, que ne lui cachait pas le rude Agrippa d'Aubigné; mais l'ensemble de ses vertus fait oublier ses faiblesses et ses ingratitudes. Tel qu'il est, il ressemble au livre écrit à sa louange par M. de Lescure. Le nouveau biographe du roi de Navarre devenu roi de France a été ému, et il a surtout vu une occasion de peindre une grande figure française dans le récit de l'existence de l'homme qui disait aux Espagnols quittant Paris: «Bon voyage, messieurs, mais n'y revenez pas! » Le Béarnais a porté bonheur à M. de Lescure, et cette vie de Henri IV est certainement un de ses meilleurs ouvrages. Les eaux-fortes qui l'ornent y ajoutent un grand prix artistique, mais le livre valait assez par sa propre valeur littéraire.

Puisé aux meilleures sources et aux plus récentes, il est peut-être supérieur à cette Jeanne d'Arc, du même auteur, si savamment et si curieusement étudiée pourtant. Ce sont là de bons livres et qui nous font un peu oublier le présent en nous entretenant avec émotion des grandeurs du passé.

Jules Claretie.

LE MONUMENT COMMÉMORATIF
DE VERNON

La ville de Vernon (Eure), longtemps préservée de l'invasion prussienne, grâce au courage des mobiles de l'Ardèche qui l'occupaient, a tenu à s'acquitter de la dette de reconnaissance contractée en ces jours douloureux de 1870. Elle a inauguré, le mercredi 20 novembre, le monument funèbre dont nous donnons le dessin et qui est consacré à la mémoire de ses vaillants défenseurs tombés dans les petits combats livrés aux portes de la ville les 22 et 26 novembre 1870.

Ce monument, élevé par souscription publique, et dont le projet avait été mis au concours, est l'œuvre de M. Anatole Jal, architecte de la ville. Il est situé à l'extrémité d'une des avenues qui entourent Vernon, l'avenue de l'Ardèche; sa masse blanche se détache sur le fond sombre des arbres du parc de Bizy, et la simplicité sévère de ses lignes s'harmonise à merveille avec le paysage qui lui sert de cadre.