En décrivant les applications de la physique, et en les expliquant par de nombreux dessins, M. Guilledin a mis en évidence cette situation scientifique, si éminemment digne de notre attention. Je répéterai ici les lignes que j'écrivais en souhaitant la bienvenue, il y a neuf ans, au Ciel, du même auteur: «Un vulgarisateur doit être à la fois littéraire, éloquent et familier pour ceux qui l'écoutent, savant et fidèle interprète de la science; ceux qui, comme l'auteur de ce livre, réunissent ces facultés ont droit à l'estime et à la reconnaissance des amis du progrès.»
Camille Flammarion.
Nous nous bornerons à annoncer aujourd'hui les excellents livres de la Bibliothèque d'éducation et de récréation de la librairie Hetzel; nous reviendrons à loisir dans notre prochain numéro sur l'ensemble de cette collection, si justement appréciée des familles.--Quatorze nouveaux ouvrages signés par MM. Jules Verne, Viollet-le-Duc, P. J. Stahl, Lucien Biart, Mayne Reid, et par M. le capitaine de frégate Louis du Temple, illustrés par nos meilleurs artistes, enrichissent aujourd'hui le trésor littéraire de l'enfance et de la jeunesse, avec les deux volumes de l'année 1872 du Magasin d'éducation et de récréation de M. J. Macé, Stahl et Jules Verne.--Nous renvoyons nos lecteurs et nos lectrices à l'extrait du catalogne de la Bibliothèque d'éducation et de récréation que nous donnons à la fin de ce numéro.
L'Essai loyal en Espagne, par MM. Louis Teste et Francis Magnard. (1 vol. E. Vatou.)--Le 11 février 1873, les Cortès espagnoles ont proclamé la République. Cette forme de gouvernement s'imposait à la nation, après l'abdication et le départ du roi Amédée. Quelqu'un avait dit en parlant de ce règne du prince italien: «La royauté sera un expédient jusqu'à la majorité de la République.» Majeure ou non, en février 1873, la République était née et elle fut proclamée. D'honnêtes gens, de bons citoyens, se mirent à l'œuvre pour fonder le régime nouveau, et nul d'entre eux, je gage, ne se dissimulait les difficultés de son œuvre. Mais ce n'est pas au moment de la tempête qu'on discute la forme du bateau de sauvetage. Le brave et probe Emilio Castelar essaya de lutter, et, jusqu'ici, par quelque dures épreuves qu'ait passé l'Espagne, il faut reconnaître que M. Castelar a fait mieux que des discours. Il a affirmé sa foi par des actes et risqué un peu sa vie chaque jour, ce qui constitue déjà un certain avoir. Sans nul doute la République, l'Essai loyal, comme disent les auteurs du présent livre, a vu, en Espagne, de terribles, d'affreux épisodes; mais, sans compter les anecdotes qu'on pourrait porter au compte de la monarchie, il faut reconnaître que la République avait accepté et non créé la situation présente.
La République n'a pas craint de faiblir devant la tâche qu'Amédée a refusée. Le hideux spectacle donné par un Santa-Cruz ou par les intransigeants de Carthagène doit-il faire maudire la République, ce génie fatal, disent les auteurs, et donner raison au mot d'O'Donnell: «L'Espagne est un bagne en liberté?» Nous estimons que non. J'ajoute que O'Donnell est sujet à caution.
Toujours est-il que MM. Teste et Francis Magnard ont voulu spirituellement railler l'Essai loyal en Espagne, et il faut bien reconnaître qu'ils y ont réussi. En dehors de toute affaire de parti, la situation de l'Espagne, on doit l'avouer, est tout à la fois tragique et comédie. Le drame tourne souvent à l'opérette et l'opérette à la boucherie, sur cette terre détrempée de sang. Pauvre pays, jadis si grand et je dirai toujours si grand, car si les mains armées y sont promptes, les cœurs y sont toujours fiers et les fronts y demeurent hauts.
M. Teste, qui avait déjà publié un livre remarquable sur l'Espagne contemporaine, et M. Bagnard, qui s'était si bien imprégné, dans un voyage, de la couleur du pays, ont présenté un tableau de l'Espagne républicaine qui n'est pas sans rapport avec la Grèce contemporaine de M. About. C'est un pamphlet spirituel, mordant, railleur, où l'oreiller de don Nicolas Salmeron est mis en scène comme les massacres d'Alcoy, et,--en faisant la part des tendances du livre,--on ne saurait mieux peindre et mieux conter. M. Bagnard, dont la plume vive et mordante aborde avec talent le roman, a donné là à l'histoire le ton de la chronique armée en guerre. On se plaît au style alors même qu'on se cabre devant l'opinion politique. Livre à lire, donc, et à garder, car il est plein d'idées qui appellent la discussion, et de faits, hélas! qui amènent la réflexion. Que la France jamais ne devienne l'Espagne!
Le Repos hebdomadaire, par M. Julien Hayem. (I vol. in-18, Didier et Cie.)--Voici, je pense, le premier ouvrage d'un écrivain qui n'est pas seulement un homme de lettres, mais tut homme d'action, en ce sens que, non content d'être licencié en droit et licencié ès-lettres, il s'est fait encore manufacturier, pour suivre le courant du siècle et obéir au mot d'ordre américain, Go ahead! M. Julien Hayem a mis pour épigraphe à son livre sur le Repos hebdomadaire une citation de l'Émile; «Le grand secret de l'éducation, dit J. J. Rousseau, est de faire que les exercices du corps et ceux de l'esprit servent toujours de délassement les uns aux autres.» L'épigraphe donne, en effet, résume l'esprit du livre. Il faut du repos à l'homme qui travaille, il faut détendre la corde de l'arc si l'on ne veut point qu'il se brise. Le repos dominical n'est pas seulement une habitude, c'est un besoin. M. J. Haye l'a parfaitement fait sentir en parlant du respect merveilleux qui s'attache à ce repos hebdomadaire et concluant que le passé de cette institution répond de son avenir. M. Haye a d'ailleurs le bon sens de ne point demander que cette fête magistrale du dimanche soit rendue obligatoire. Les mœurs se chargent toutes seules de faire ce que ne feraient peut-être pas les décrets. «Qu'on se garde donc, dans l'intérêt du repos hebdomadaire, de substituer,--dit l'auteur de ce livre,--à des fondements taillés dans le roc de l'histoire et appuyés sur les besoins les plus légitimes du corps et de l'esprit humain, la base fragile et périssable de l'obligation et de la contrainte légales.»
On voit quel est l'esprit de cette utile monographie. M. Haye, après avoir recherché les origines historiques du repos hebdomadaire,--qui remontent au sabbat des Hébreux,--résume l'histoire de la législation de ce bienheureux septième jour, depuis le IV siècle jusqu'à la Révolution; il examine ensuite l'utilité du repos dominical pour les ouvriers, les enfants, les adultes; il se demande enfin par quelles institutions on pourrait propager l'habitude du repos hebdomadaire et en utiliser l'emploi. Et toujours, dans ces divers chapitres, l'auteur voit et dit juste et apporte de vives lumières sur la question en litige. M. Julien Haye a obtenu, avec ce livre, le prix qu'avait mis au concours, en 1871, l'Académie des sciences morales et politiques. C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de ce travail solide, très-curieux sur un sujet spécial, et écrit avec talent, sans phrase et sans recherche, par un esprit très-pratique et très-libre.
Études sur la littérature contemporaine (quatre séries), par M. Edmond Schérer. (4 vol. chez Michel Lévy.)--M. Edmond Schérer s'est fait à la fois, dans la politique et dans les lettres, une place privilégiée, hors de discussion et, si je puis dire, en pleine estime. C'est un esprit net, solide, un peu froid, mais érudit, plein de pensées et ne sacrifiant rien au faux goût en littérature, à la popularité facile, en politique. Critique littéraire au journal le Temps, il a depuis dix ans acquis une autorité incontestée dans ce domaine des études bibliographiques que les rudes événements de ces années dernières ont fait un peu trop délaisser. M. Schérer a toujours réuni (et il a eu raison) ses articles de journaux et volumes. On eût regretté de ne point retrouver, sous une forme plus durable, ces études savantes ou savoureuses dont on avait fait sa lecture d'un soir. On peut dire de M. Schérer ce qu'il a écrit de Prévost-Paradol: Il improvise des pages durables.
Jules Claretie.