--Lequel? s'empressèrent de demander les deux cousins.
--Le fleuve! répliqua Gaspardo. Mon avis est que nous pouvons nous y fier encore pendant quelque temps. D'après les traces laissées par les brigands jusqu'au moment où nous les avons perdues, je suis persuadé qu'ils ont longé le Pilcomayo en le remontant. La tormenta a duré une heure, et comme nous, ils se seront arrêtés quelque part. S'ils n'ont pas quitté le bord de l'eau avant le commencement de la tempête, nous allons retomber sur leur piste, que le sol humide, mais non plus détrempé, nous rendra d'autant plus facile à suivre. Si nous la retrouvons, nous prendrons le galop; et peut-être atteindrons-nous les Indiens avant la nuit. Je suis sûr qu'ils ont passé ici depuis le lever du soleil. Evidemment ils ne se pressaient pas, puisqu'ils avaient relativement peu d'avance sur nous.
--Dieu le veuille, s'écria Cypriano en réponse à l'observation du gaucho. En avant! reprit-il avec impétuosité; et sans attendre que Gaspardo eût répliqué, il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et partit le long du fleuve, suivi de près par ses deux compagnons.
Mayne Reid.
(La suite prochainement.)
UN VOYAGE EN ESPAGNE
PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE
(Fin.)
En quittant Pampelune, à mon tour, pour me rendre à Vitoria, où se concentrait, m'assurait-on, l'armée du Nord, je pus me convaincre sur toute ma route de l'effet magique produit par l'ordonnance royale précitée. Partout je rencontrais des groupes de montagnards qui, désertant leurs villages, allaient s'enrôler dans des bandes, et cela ostensiblement et en chantant la chanson basque: Le retour du roi. Dans le train que je pris de Pampelune à Alsasua, sur la ligne de Saragosse, je fis le voyage avec une centaine de ces enrôlés volontaires, qui ne cachaient nullement le but de leur voyage. Arrivés à Alsasua, ils quittèrent le train pour se jeter dans les montagnes, et cela, malgré la présence de la brigade de Loma, qui campait à cette station. Il était impossible que les chefs de la troupe régulière ignorassent l'intention de ces montagnards, armés de bâtons et portant des sacs en toile, et qui, du reste, ne se gênaient pas dans leurs manifestations carlistes. On les laissa néanmoins passer fort tranquillement.
Cet élan général des populations rurales était imité, au surplus, par les jeunes gens et les hommes des classes élevées. L'aristocratie carliste elle-même entretenait et propageait le feu sacré de la guerre civile. Un des traits principaux qui distinguent les notabilités du parti légitimiste en Espagne est leur dévouement sans bornes à la défense de leur cause, même au préjudice de leurs plus chers intérêts. Je n'en citerai qu'un exemple; il pourra donner une idée de la foi ardente qui les anime à l'égard de leur roi.
A peu de distance de Tafalla s'élève, dans un vallon délicieux, un château mauresque, ou plutôt un palais d'été qu'on appelle dans la contrée el Buen-retiro de la duchesse de M***. Me trouvant de passage dans les environs, à la suite d'une colonne commandée par le cabecilla Rada, il me fut donné de visiter cette résidence véritablement royale. La duchesse, devenue la providence de l'insurrection, l'habitait de préférence à son hôtel de Madrid. Un officier carliste voulut bien me présenter à la jeune châtelaine, âgée à peine de vingt-cinq ans et dont le mari occupait un poste de confiance auprès du prétendant. Elle daigna nous recevoir dans un salon de forme à demi-circulaire qu'on aurait pu prendre, à son agencement, aux meubles qui le garnissaient, et surtout à la lumière du jour qui y pénétrait par le plafond à travers des vitraux de couleurs différentes, pour un boudoir ou mieux encore pour un oratoire.