Après une conversation qui dura une demi-heure et dont le sujet principal fut la campagne qui s'ouvrait sous les auspices du roi en personne, les résultats qu'on s'en promettait et les espérances qu'elle offrait en perspective, la duchesse se leva de son fauteuil moyen âge, et s'adressant à l'officier et à moi:

--Permettez-moi, messieurs (senores), nous dit-elle avec une grâce exquise, de vous faire admirer ma galerie de tableaux.

Et précédés d'un majordome tout galonné qui souleva les portières qui cachaient l'issue de la galerie, nous y entrâmes ensemble. Autant la lumière du jour était affaiblie dans son salon, autant elle éclatait dans cette nouvelle pièce éclairée par un ciel ouvert qui avait été ménagé dans toute sa longueur. De chaque côté des murs recouverts de riches tapisseries apparaissaient deux rangées de tableaux dont le nombre et la variété éblouissaient la vue: et, se faisant notre cicerone:

--Vous voyez ici, nous dit la duchesse, un tableau de Vélasquez qui fut commandé à ce grand maître par un de mes ancêtres. Ce Murillo a été peint exprès pour ma famille. Le Ribeira qui vient après est le chef-d'œuvre de ce peintre; il a été donné à mon bisaïeul par notre bon roi Charles IV.

Et successivement elle passa en revue toutes les toiles, assignant à chacune d'elles son origine, émettant son avis et nous demandant le nôtre qui, comme on le pense bien, ne différait guère de celui de la duchesse. Nous passâmes ainsi en revue une soixantaine de tableaux dont j'avais hâte, pour ma part, de voir la fin. Nous arrivâmes devant la dernière toile, tout récemment peinte. C'était le portrait en pied de Charles VII, le prétendant au trône d'Espagne, qui se trouvait, en ce moment, à la tète de l'insurrection carliste.

--Je vous présente, nous dit-elle en s'inclinant profondément devant le tableau, l'image du roi d'Espagne, en dépit du statut royal, de la reine Isabelle et de la république fédérale. Dieu, le peuple et le bon droit sont pour lui, et sa cause légitime a, pour elle, la fortune et la vie de tous les bons Espagnols. Sa ressemblance est frappante!

En prononçant ces mots, les traits impassibles de la duchesse s'étaient tout à coup animés; ses yeux vifs lançaient des éclairs et tout son corps frêle et gracieux s'agitait convulsivement, comme si un esprit fatidique l'eût animé. J'avais devant moi le fanatisme politique dans la personne d'une faible femme qui personnifiait en ce moment tout son parri.

La visite des tableaux terminée, nous prîmes congé de la duchesse de M***, l'officier, pour aller rejoindre sa bande, et moi, pour continuer mes excursions de journaliste et de correspondant.

J'arrivais à Vitoria, capitale de l'Alava, le 10 du mois de juillet. Je m'attendais à y trouver une partie des troupes qui devaient composer l'armée du Nord et dont la concentration, au dire des journaux espagnols, s'y opérait depuis plusieurs jours. Quelle déception! Toute l'armée du Nord se bornait à une simple brigade d'infanterie, à un détachement de cavalerie et à une vingtaine de soldats du génie. Les populations montraient, au reste, au sujet de l'armée du Nord, et généralement à l'égard de tout ce qui touche à la politique et aux affaires du pays, une indifférence incompréhensible.

Tandis que dans tous les pays libres, et surtout en France, les masses se préoccupent de la conduite du gouvernement, le peuple espagnol semble, par son apathie naturelle, se complaire à y rester complètement étranger. Je puis invoquer comme preuve à l'appui de cette assertion le peu d'influence qu'exerce la presse périodique sur l'esprit public. C'est à peine si dans les grands centres on reçoit un ou deux journaux; quant aux petites localités et aux campagnes, le journal y est une chose inconnue. Aussi ne se publie-t-il à Madrid que cinq ou six journaux qui aient une certaine importance par leur tirage, tels que la Epoca, la Discussion, el Tiempo, la Reconquista et la Correspondencia: et ils n'ont cette importance que parce qu'ils sont les organes des quatre grands partis qui se disputent les destinées de l'Espagne. La Correspondencia, le plus répandu de tous, n'est qu'un Journal de faits qui ne doit sa grande vogue qu'à son habile compilation et à son extrême bon marché.