Excepté donc Madrid, les autres villes de province n'ont pas de journaux politiques ou ne publient, sous le nom de Diario, que des feuilles insignifiantes. Un docteur de la Faculté de Salamanque, homme de beaucoup d'esprit, auquel je faisais part de mes observations sur cette indifférence des Espagnols à l'endroit de la presse, me répondit fort méchamment:
--En France, le peuple fait trop de politique; en Espagne, il n'en fait pas assez; mais à tout prendre, j'aime mieux l'indifférence du peuple espagnol, car je ne vois pas que les affaires du gouvernement marchent mieux chez vous que chez nous.
A partir de l'entrée du prétendant sur le territoire espagnol, les carlistes n'ont cessé d'agrandir le cercle de leurs opérations militaires, dont j'ai pu constater, sur les lieux, les différentes phases. Ils se sont rendus maîtres successivement: d'un côté, de la route de Pampelune et des contrées environnantes, depuis le Bazlan et le Val-Carlos, le long de la frontière, jusqu'au pont de Behobie; de l'autre, d'une grande partie du Guipuzcoa et de la Biscaye, du moins de leurs principaux centres. Estella, qui est une petite place forte, est tombée et restée en leur pouvoir. Ils tiennent la campagne dans l'Aragon et la province de Santander, et dans celle de Burgos; leurs bandes parcourent impunément et sans trouver une trop grande résistance, les provinces de Huesca, Lérida, Tarragone et Barcelone.
Aux armes qui leur arrivent de l'étranger, il faut ajouter que les carlistes, dont l'armement laissait beaucoup à désirer dès les débuts de la campagne, fabriquent eux-mêmes des armes dans les pays qu'ils ont conquis. Ils ont établi à Vera, dans une ancienne usine métallurgique, une fabrique de munitions de guerre où travaillent une centaine d'ouvriers; à Areso, petite localité située à trois lieues de Tolosa, fonctionne une fabrique de canons qu'ils y ont tout récemment installée; enfin, à Eibar et à Placencia, anciennes fabriques d'armes appartenant à l'État et dont ils se sont emparés, on confectionne tous les jours des fusils, des baïonnettes et des sabres. Je dois reconnaître, il est vrai, que toutes ces conquêtes leur ont été facilitées par la désorganisation de l'armée régulière, dont il serait trop long de raconter ici les causes qui l'ont produite.
En résume, l'armée carliste s'élève, à l'heure qu'il est, à 45,000 hommes environ, tant dans les provinces du Nord que dans celles de la Catalogne; et c'est dans l'espace de huit mois seulement que cette armée s'est formée, au milieu des embarras et des entraves de toute sorte. C'est donc contre cette formidable insurrection que le gouvernement de Madrid a, tous les jours, à lutter.
Quoi qu'il en soit, une prompte solution à cet horrible état de choses, se résumant par la guerre civile et l'anarchie, ne saurait longtemps se faire attendre, à moins que l'Espagne ne veuille plus compter au rang des nations civilisées. Quatre partis sont aujourd'hui en présence, et tous les quatre ont la prétention de donner à ce pays si troublé un gouvernement régulier.
--Quel est celui des quatre qui triomphera? demandai-je un jour au même docteur de Salamanque qui n'a pas une foi bien robuste dans la liberté de la presse.
--Voici quelle est, me dit-il, mon opinion à ce sujet:
«Don Carlos ayant franchi l'Ebre à la tête de ses troupes, en marche sur Madrid, parviendra-t-il à rallier l'opinion publique, fatiguée de révolutions et de guerres civiles, et sera-t-il acclamé roi d'Espagne, ainsi que le droit traditionnel peut le lui faire espérer? Alors, c'est la restauration monarchique qui monte avec lui sur le trône. Ce résultat est encore problématique.
«Faut-il croire que les intransigeants, qui composent le parti communard et socialiste, parviendront à établir le régime cantonal par le vol, l'incendie et le pillage dont ils viennent de donner tant de preuves? Je ne le pense point. Nous ne sommes pas encore, en Espagne, convertis aux idées démagogiques et matérialistes des libres penseurs. Ceux-ci ne peuvent donc tarder d'être domptés, soit par la force des armes, soit par la force de l'opinion publique.