Victor Hugo.»

Un grand homme qui ne serait pas content du tout, s'il vivait encore, c'est J.-J. Rousseau. Dans ce même théâtre du palais de Versailles où Marie-Antoinette se plaisait à faire jouer le Devin du village, ces jours-ci, pendant une séance de l'Assemblée nationale, on a tout à coup interpellé l'ombre du citoyen de Genève, et on lui en a dit de toutes les couleurs. L'auteur de la Nouvelle Héloise, tant aimé de nos pères, a donc été traité du haut en bas par les petits-fils. Un jour, on lui a dressé une statue par souscription nationale; un autre jour, il a été mis au Panthéon; à présent, il serait jeté à la voirie, si un zélé ne s'était pas mis en mesure de brûler ses ossements et ceux de Voltaire. Tel est le revirement des choses humaines. Mais, voyons, puisque ceux qui discourent si bien aujourd'hui contre lui ne peuvent l'atteindre en chair et en os, que ne font-ils effacer son nom, imprimé aux quatre coins d'une de nos rues?

Dans des mémoires relatifs au premier empire, on lit qu'à cette époque déjà, un mouvement de recul s'étant manifesté, ceux qui entouraient la personne de l'empereur s'emportaient tout haut contre le philosophe. Napoléon n'aimait pas J.-J. Rousseau, qu'il trouvait trop pompeux et trop rigide; il préférait Voltaire, cent fois plus accommodant. Pour mettre fin à la discussion, un soir, à Compiègne, dans un souper de chasse, il dit, en s'adressant à M. Stanislas de Girardin:

--Je ne l'aime pas, votre Jean-Jacques. Il ne peut écrire dix lignes sans y mettre le mot de vertu, et puis c'est lui qui est cause de la Révolution.--Il est vrai, se hâta-t-il d'ajouter en riant, que j'y ai attrapé le trône.

En finira-t-on avec les papiers posthumes ou soi-disant tels? La mode veut maintenant que du jour où un écrivain de quelque célébrité est mort, on imprime jusqu'à la plus insignifiante des pattes de mouches qu'il a laissées. Sans doute il arrive parfois que l'histoire littéraire et l'art s'en trouvent bien, ainsi qu'on vient de le voir par la correspondance de Prosper Mérimée avec une Inconnue. Mais pour un succès combien de platitudes? que d'abus!

Dans les derniers temps de sa vie, voyant que cette pratique était déjà en honneur, Alfred de Musset mit sa constante sollicitude à s'en défendre; il se surveillait lui-même au point de ne vouloir plus tracer une ligne.

--Tant pis, disait-il à T***, je ferai à l'avenir mes commandes de vive voix; je ne veux plus me permettre même une lettre à mon bottier.

On a su depuis pourquoi le poète était devenu à ce point hydrophobe d'encre appliquée aux petits incidents de la vie. Le catalogue du libraire G*** a fait là-dessus des révélations. Un jour, entre autres lettres curieuses, on en mettait une en vente; c'était une épître que l'auteur de Rolla avait écrite de force, à la suite d'un guet-apens. Le papier en question existe encore. Il figure dans la collection de M. R***, qui a bien voulu en autoriser la transcription.--La secrète et légitime antipathie d'Alfred de Musset pour les paperasses littéraires y est très-nettement spécifiée, ainsi que vous allez le voir.

Nota.--A l'exemple d'Horace, de Martial et de Boileau, il avait été invité à dîner; c'est là le guet-apens. Au dessert, on lui avait planté à la main une plume de fer, l'instrument du supplice.

D'où le morceau qui suit: