Agassiz avait émigré aux États-Unis en 1847, à la suite des événements politiques dont la principauté de Neufchâtel fut alors le théâtre. Il était déjà célèbre et s'était fait connaître au monde savant par un ouvrage sur les poissons fossiles, publié dès 1842, et qui est resté classique en géologie, comme le livre de Cuvier sur les mammifères éteints du bassin de Paris, ou le livre de Brongniart sur la flore fossile des terrains houillers.

Né dans le canton de Vaud en 1807, Agassiz avait étudié en Allemagne, et fut reçu docteur à Munich. Il fut nommé professeur d'histoire naturelle à Neufchâtel dès 1838, et publia en français, en latin ou en allemand divers ouvrages de zoologie, dont celui que nous avons cité plus haut a surtout contribué à le faire connaître.

Ses études sur les glaciers, qu'il poursuivit avec une ardeur infatigable, escaladant tous les pics des Alpes, entre les années 1840 et 1847, confirmèrent la réputation qu'il s'était acquise parmi les géologues, et l'on peut dire que lorsqu'il quitta l'Europe, son nom était déjà universellement connu.

Ses deux collaborateurs, MM. Desor et Vogt, Suisses comme lui, ont continué les traditions du maître. Ils n'ont cessé de marcher à la tête de la science helvétique, et ils l'ont même quelquefois poussée en avant, notamment en anthropologie, avec une virilité, une audace qui ont épouvanté en France plus d'un de nos maîtres officiels.

Agassiz, à peine arrivé aux États-Unis, fut nommé professeur d'histoire naturelle à l'Université de Cambridge, près Boston, et c'est là que, vingt ans plus tard, nous l'avons rencontré nous-même, augmentant, classant sans cesse ses chères collections, et toujours à l'affût de nouveaux voyages pour faire progresser la science et ouvrir aux investigations de l'esprit humain des champs jusque-là inconnus.

Avec sa femme, qui ne cessa de le seconder dans ses recherches et de s'associer à tous ses travaux, comme une vraie Américaine qu'elle était, il entreprit le voyage de l'Amazone. On sait quel trésor de faits curieux il rapporta de cette exploration, et combien il en accrut ses collections, notamment en ichthyologie. Ce voyage, publié par Mme Agassiz, a été traduit en français (1); l'exploration de l'Amazone a été même illustrée dans le Tour du monde, d'après les dessins de Mme Agassiz, qui tenait aussi bien le pinceau que la plume, dans ces dernières années, M. Agassiz avait entrepris l'étude du fond des mers, et fait à ce sujet sur un navire de guerre américain, que le gouvernement des États-Unis avait mis généreusement à sa disposition, une série de travaux fort intéressants poursuivis dans l'un et l'autre océan, l'Atlantique et le Pacifique. Il était aussi allé de Boston à San-Francisco par le cap Horn. Il avait espéré que sa santé, ébranlée par un travail incessant, se relèverait dans ce long voyage. Il semble qu'il n'en a rien été, puisque la nouvelle, de sa mort nous est parvenue au moment où tout faisait espérer que ses amis et la science pourraient encore le conserver longtemps.

Note 1: Voyage au Brésil, Paris, Hachette. 1868.

Dans ce voyage de circumnavigation, les découvertes d'Agassiz ont été presque de tous les jours, sur les courants, la température des eaux marines à diverses profondeurs, le fond de la mer, les animaux qui s'y rencontrent. C'est lui qui a pour la première fois démontré que le fond des océans est habité à toutes les profondeurs, contrairement à ce qu'on avait écrit. Que d'espèces nouvelles en coraux, coquilles, poissons, plantes marines il avait ramenées de son dernier voyage! Il était occupé à classer tout cela, à le distribuer, à le faire connaître avec cette générosité toute américaine qui le distinguait, quand la mort est venue le surprendre.

Au physique, c'était un homme de haute taille, fort vigoureux; ses traits annonçaient l'aménité, la bienveillance, et le moral ne démentait pas ce que le physique annonçait. Il était ouvert, sympathique, causait volontiers et facilement, ne disait du mal de personne, pas même de ses confrères, ce qui est rare parmi les savants. Il était, comme tous les protestants, fort attaché aux doctrines religieuses. Spiritualiste, il faisait volontiers intervenir la Providence dans la création des espèces, mais cela ne l'empêchait pas d'apporter dans les théories scientifiques beaucoup d'indépendance. Ainsi il était, en histoire naturelle, avec les Lamarck, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Gœthe, les Darwin, partisan de la variabilité de l'espèce humaine et non de l'unité, comme le voulaient Buffon et Cuvier, et comme quelques naturalistes, entre autres M. de Quatrefages, le veulent encore aujourd'hui.

Il faisait bon marché des honneurs, et se contentait du titre de correspondant de notre Académie des sciences, n'ayant jamais voulu accepter de l'empereur Napoléon III, qui l'avait connu et apprécié en suisse, ni le titre de sénateur, ni celui de professeur au Collège de France, ni même celui de directeur général du Muséum, place restée, dit-on, vacante depuis la mort de Cuvier. On essaya de le tenter à diverses reprises et de le fixer parmi nous; toujours il préféra rester dans sa patrie d'adoption. Républicain il était en Suisse, républicain il demeura aux États-Unis. Il vient d'y mourir, comblé de gloire sinon d'honneurs, aimé de tous, ayant fait de nombreux élèves, n'ayant cessé un jour de travailler et de faire progresser la science, qui a été l'occupation de toute sa vie. C'était un homme de bien, vir probus, au sens le plus général du mot, un de ces hommes qu'on voit toujours partir avec le plus vif regret, parce que l'on sent combien il sera difficile, pour ne pas dire impossible, de les remplacer.