--Eh bien! après? fit Ludwig.
--Comment! après? Je suis étonné que vous, naturaliste, un savant qui avez appris à raisonner, vous ne liriez pas la conclusion d'un fait aussi clair.
--Quelle conclusion? demanda naïvement le jeune savant.
--La plus simple du monde, à savoir que comme le dit la chanson, si les canards l'ont bien passé, nous passerons nous aussi le riacho. Les grues ont de longues jambes, c'est vrai, mais où un garzon peut passer, un cheval n'est pas obligé de nager. Non, muchachos! nous traverserons à l'endroit où ces gros oiseaux blancs sont en train de s'amuser. Nous pourrions même peut-être le faire ici, mais cela serait moins sûr. Il y a évidemment une barre de sable entre le riacho et la rivière et voilà pourquoi les grues sont à l'eau. J'ajoute que, si elles y sont, ce n'est pas pour le simple plaisir d'y prendre un bain de pieds. Il est probable que l'orage a troublé les poissons et les a ramenés du large contre la barre. Les grues, les trouvant là à leur portée, y sont venues à leur tour. Tout s'enchaîne à merveille, vous le voyez, et nous n'avons nous-mêmes rien de mieux à faire que de mettre à profit le résultat de l'expérience faite par les grues.»
Le gaucho avait raison. Les garzones étaient activement occupés à pêcher; les uns plongeaient leur bec sous l'eau, d'autres, la tête renversée, montraient sous leur gorge de vastes poches écarlates gonflées par le poisson qu'ils s'efforcaient d'engloutir.
«C'est pitié de les déranger de leur dîner, dit Gaspardo, surtout après le service qu'elles nous ont rendu en nous montrant le gué. Por Dios! Il nous faut pourtant le faire, il n'y a pas moyen de l'éviter. Allons, senoritos, descendons, nous demanderons en passant pardon à mesdames les grues de la liberté que nous prenons à leurs dépens.»
En disant ces mois, Gaspardo se dirigea vers le confluent des deux cours d'eau, suivi par ses compagnons qui n'avaient fait, comme on le pense, aucune objection au discours du brave gaucho.
Au bout de deux cents pas, ils arrivaient au territoire de pêche des grues.
Ces grands oiseaux, effrayés par l'approche de créatures si différentes de celles qu'ils voyaient ordinairement, se hâtèrent d'avaler le contenu de leurs poches écarlates, puis, agitant leurs grandes ailes au-dessus de l'eau, s'élevèrent dans les airs en protestant par leurs cris contre le dérangement qu'on leur causait!
Pendant un moment, ils tournèrent au-dessus de la tête des cavaliers en poussant leurs notes perçantes, comme s'ils avaient espéré disputer aux cavaliers le passage du ruisseau. Cependant, quand les chevaux se mirent à l'eau, ils comprirent que pour le moment leur pèche était finie, et, cessant leurs bruyantes démonstrations, ils partirent l'un après l'autre en quête d'une retraite plus tranquille.