Cette fois, outre les deux volumes annuels de ce Magasin d'éducation dont la collection entière, les deux séries, formeraient la plus magnifique étrenne et la plus intelligente qu'on pût donner, Hetzel publie plusieurs excellents ouvrages que j'ai grand plaisir à signaler et d'une façon toute spéciale.
C'est, ai-je dit, La Famille Chester, de P.-J. Stahl. Cette histoire de «deux petits orphelins», qui ne sont autres que deux malheureux rats de Londres, eût fait sourire J.-J. Grandville. Les dessins sont de Frœlich et ils sont ravissants. C'est l'Histoire d'une maison, de Viollet-le-Duc, avec des illustrations et des figures qui mettent ce grand art de l'architecture à la portée de tous. C'est le joli volume de Lucien Biart, Entre frères et sœurs, où toutes les menues connaissances scientifiques indispensables à la conversation sont enfermées avec beaucoup de talent. C'est, encore une fois, La Sœur perdue, de Mayne-Reid, c'est enfin l'œuvre de Jules Verne, qui se trouve augmentée de deux volumes, Le Tour du monde en 80 jours et Le Pays des fourrures. Lorsqu'on parle de Jules Verne, il suffit de donner le titre de son nouveau livre; il a son public, sa spécialité, son originalité, et personne auprès du public n'a plus de vogue que lui. Le fait est que ses récits, où la fantaisie se mêle si agréablement à la science, sont des plus attachants. Je sais des lecteurs qui en sont fanatiques. Le Tour du monde en 80 jours et Le Pays des fourrures auront certainement, ou, pour mieux dire, ont maintenant le succès des précédents ouvrages de l'auteur, Cinq semaines en ballon, ou encore De la Terre à la Lune. M. Verne a évidemment mis à profit, pour écrire et décrire son Pays des fourrures, les récits intéressants de M. Hayes, mais il a peint d'une touche toute personnelle ces paysages du pôle, cette mer de glace, ces icebergs, et de telle façon qu'on ne saurait les oublier. Ce dernier livre est l'un de ses bons livres, Il vaut tout ce que l'auteur a fait de mieux et l'Académie pourra fort bien le couronner, comme elle a couronné les précédents ouvrages et le Magasin d'éducation tout entier.
J'ai dit quel petit chef-d'œuvre c'était que La Boite au lait, de M. Froment; il faut ajouter qu'Hetzel publie, dans le même genre, d'adorables albums, comme Les Commandements du grand papa, illustrés par Lorentz Frœlich, et Les Aventures de Mademoiselle Minette, qui se recommandent tout particulièrement au public par le nom de l'artiste qui en a signé les dessins. C'est Coinchon, un brave garçon, garde national de marche au 19 janvier, et tué, comme Henri Régnault, devant le mur de Buzenval. Coinchon a fait pour Mademoiselle Minette des études de chats et de chattes absolument réussies. Il y avait un vrai talent chez le malheureux jeune homme. On ne saurait trop louer ces livres-albums, dont le texte est de P.-J. Stahl, et il faut avoir, pour écrire les légendes de ces dessins, un talent d'écrivain d'une trempe parfaite. Cela n'a l'air de rien, ces quelques lignes mises au bas d'un croquis de Frœlich ou de Froment, et, pour les tracer, il faut posséder à la fois les qualités les plus rares, la finesse, la simplicité, l'émotion, une certaine tendresse, la science de l'enfance, toutes choses qui ne se peuvent trouver, on l'avouera, que chez des natures d'élite.
Hetzel a donc donné, cette année comme les années précédentes, des œuvres de choix, et il en prépare déjà de nouvelles, l'Histoire d'un âne, par Stahl, l'Île mystérieuse, par J. Verne, Une Mère, par M. Legouvé, et la Petite sœur, par M. de Laprade. Et c'est plaisir de voir tous les bons esprits et les cœurs haut placés aider dans son entreprise l'homme qui a su faire ainsi une révolution dans la librairie et créer une bibliothèque pour les jeunes esprits, qui seront plus heureux que notre génération sacrifiée et pénétreront peut-être par la porte au seuil de laquelle nous aurons usé nos efforts, dans cette société équilibrée où le bonheur, dit-on (pourquoi ne l'espérerait-on pas?) sera mieux réparti entre tous, l'injure de la patrie étant depuis longtemps vengée.
Ce ne sont pas là d'ailleurs les seuls livres d'étrennes qu'il nous faut encore signaler. M. Gaston Tissandier a, depuis un an, fondé une sorte de revue illustrée des sciences qu'il appelle La Nature. La première année est finie et forme déjà un beau volume d'une utilité et d'un intérêt absolus. MM. Dehérain, Flammarion, C.-M. Gariel,--un esprit supérieur, un de nos anciens compagnons de classe,--Amédée Guillemin, E. Margollé, etc., composent la rédaction de ce recueil que je n'ai point qualité pour analyser ou critiquer, mais dont je signale avec plaisir l'apparition et dont je constate le succès.
M. le marquis de Cherville a publié aussi (chez Didot) un bien joli volume. On connaît son Histoire d'un trop bon chien. Cette fois, M. de Cherville nous conte l'Histoire naturelle en action. Il est chasseur, il est campagnard, il adore les animaux, tout en les abattant d'un coup de Lefaucheux; mais, à dire vrai, le gibier et lui n'en sont pas moins bons amis. La preuve en est dans la façon dont il en parle. On n'a pas plus d'esprit et pas plus d'émotion juste et non affectée que n'en a M. de Cherville en ces pages qui instruisent et qui amusent, et qui méritent d'être relues. L'Histoire naturelle en action est un des plus instructifs recueils de nouvelles qu'on ait publiés depuis longtemps.
Et les Contes du bibliophile Jacob à ses petits enfants? M. Paul Lacroix a fait tenir dans ces pages et dans ces quelques récits toute l'histoire de France de 1350 à 1695. Chaque épisode choisi par le savant auteur de tant de travaux estimés forme, si je puis dire, le tableau d'un règne ou d'une époque et, de la sorte, le lecteur s'instruit en s'amusant. Il s'instruit sans le savoir, car, c'est un fait, le public n'aime pas qu'on lui dise: venez ici, je vais vous apprendre quelque chose. Il hait d'instinct les magisters. Mais on n'est pas moins pédagogue ni pédant que M. Paul Lacroix, et ses Contes du bibliophile Jacob, avec leurs dessins très-étudiés et très-vrais de M. Philippoteaux méritent, eux aussi, une place d'honneur.
Est-ce tout? Certes non. Je dois signaler encore Les Merveilles de la science, de M. Louis Figuier. C'est un livre plein de faits, groupés avec art et rendus visibles,--j'allais dire palpables,--par des dessins. M. Figuier nous apprend là tout ce qu'il faut savoir sur le verre, le cristal, les poteries, les porcelaines, la soude, le savon, les potasses. Et tout cela est intéressant comme un roman. A propos de M. Louis Figuier, je suis bien en retard avec lui, ou du moins avec ses Vies des savants illustres qu'il publie en volumes in-18 (ce sera l'édition définitive); je devais depuis de longs mois l'annoncer.
Je ne reviendrai point sur La Comédie de notre temps, texte et dessins par Bertall. Je tiens seulement à ajouter, en manière de post-scriptum, après la notice de l'autre jour, que le livre fait son chemin et que l'auteur y a trouvé son plus grand succès. L'éditeur, M. Eugène Plon, nous a adressé depuis un joli volume signé Mustapha, et qui s'appelle Voyage autour de ma tente. Ce sont de petits croquis militaires d'une valeur rare. Ce pseudonyme de Mustapha cache, je crois, M le capitaine Lung, l'auteur d'un très-beau travail sur le Masque de fer. Ce sont là des souvenirs du temps où le soldat avait le droit de rire. «Recueillons-les, semble dire Mustapha, et amusons-nous-en encore jusqu'au jour où il nous sera permis de rire des autres.»
M. Plon est encore l'éditeur d'une magnifique publication, aujourd'hui terminée, le Musée des Archives nationales, où l'on retrouve catalogués, analysés, reproduits très-souvent en fac-similé, les incomparables trésors historiques conservés à la rue du Chaume. Tout le inonde n'a pas le loisir d'aller visiter le musée des Archives et surtout d'en étudier les richesses. Eh bien, là, on retrouve le Musée lui-même, on le possède dans ces pages savantes qui composent, à dire vrai, un monument littéraire et historique tout à fait unique. Passer des sceaux à l'aspect étrange et des signatures bizarres des premiers rois à l'écriture des Henri IV et des Louis XIV, pour s'arrêter à Bonaparte, après avoir regardé les morceaux de papier déchiré trouvés sur le cadavre de Pétion, quel réve! quelle fantastique réalité! Or, c'est cela, ce sont ces surprises et cette science que ce beau volume, le Musée des Archives nationales, tient en réserve. Il ne nous suffira pas de l'avoir loué ainsi, rapidement, nous y reviendrons à coup sûr.