Ce fut un progrès qui alla sans cesse en s'accentuant, une révolution bienfaisante qui a porté des fruits magnifiques. Aujourd'hui, l'étiquette des beaux volumes du jour de l'an ne ment pas: le texte vaut la reliure. En général, au moins. Certes, il y a encore, parmi eux, des ouvrages mal venus; mais la grande majorité est parfaitement recommandable et beaucoup sont excellents.
Le genre, cependant, est ardu. D'abord, il n'admet qu'un nombre restreint de sujets. Pas d'amour, à moins qu'il ne soit dépeint avec une scrupuleuse délicatesse d'expression et encadré dans des faits d'une chasteté absolue. Pas de politique. Pas de philosophie, ou fort peu. Pas de matières arides, ou trop difficiles à comprendre; la science, si elle apparaît, doit se faire aimable. Toutes ces exclusions systématiques s'imposent. Il faut choisir dans le reste: romans sans passions, voyages, œuvres de vulgarisation. Pas de contes de fée; on ne veut plus du merveilleux.
Et encore, en se cantonnant ainsi, y a-t-il à craindre de blesser des susceptibilités. Certains papas se fâchent s'il y a de la religion dans un livre, d'autres se fâchent s'il n'y en a pas. On ne sait trop à quelle aune mesurer la quantité qu'il convient d'en donner.
Et, ici, une considération se place, que le public ignore, mais qui touche fort les éditeurs. Tous les ans, le ministère de l'Instruction publique et le Conseil municipal de Paris achètent un certain nombre de livres destinés à être distribués en prix ou donnés aux bibliothèques scolaires et publiques. Or, avant d'être adoptés, ces volumes sont épluchés par des commissions nommées spécialement à cet effet; et une phrase qui déplaît, un mot seulement, suffit pour déterminer le rejet d'un ouvrage, quelle que soit du reste sa valeur. Aussi MM. les éditeurs, naturellement soucieux de leurs intérêts, exigent-ils des auteurs auxquels ils demandent un manuscrit une prudence excessive. Il s'agit de ne blesser personne, il s'agit d'avoir une commande.
Et comme c'est difficile de ne blesser personne! surtout de ne blesser aucun des membres de la commission instituée par le conseil municipal! Qu'on en juge par un fait.
L'année dernière, je publie un livre intitulé: Voyage en zigzags de deux jeunes Français en France. Mon éditeur, cela va de soi, soumet mon ouvrage à messieurs de la Commission.
«C'est un chef-d'œuvre», dit-il à tous en général et à chacun en particulier. (N. B. Quand un éditeur a édité, ce qu'il a édité est toujours un chef-d'œuvre; au contraire, avant qu'il se décide à éditer, ce qu'on lui propose d'éditer ne vaut jamais les quatre fers d'un chien.)
Mon livre fut rejeté. A la bonne heure! Mais pourquoi? Je le donne en mille.--Parce qu'il contenait des descriptions d'églises!... C'est invraisemblable, et cependant c'est vrai. Il aurait fallu, pour être orthodoxe, passer sous silence, dans une énumération des merveilles de l'architecture française, les plus merveilleuses de ces merveilles. Crimine ab uno disce omnes.
Le public, du reste, n'est pas sans avoir, lui aussi, des partis pris. Jamais il n'admettra, par exemple, qu'un romancier habitué à l'étude des peintures de mœurs, avec toutes leurs brutalités, puisse écrire un livre d'enfant. Qu'on offre demain, pour la jeunesse, un volume signé Zola ou Daudet, personne ne l'achètera, ou, si on l'achète, il n'ira pas à ceux-là pour qui il a été composé.
Je sais un éditeur qui, récemment, avait quelque velléité de publier le Rêve en livre d'étrennes. Il fit part de son projet à ceux de ses amis dont il prend volontiers conseil. Tous le dissuadèrent de le mettre à exécution.