«Vous n'y pensez pas! lui dirent-ils avec une unanimité bien faite pour convaincre; le nom de Zola sur la couverture d'un volume de jour de l'an, ce serait l'abomination de la désolation!»
L'éditeur baissa pavillon, et, à mon humble avis, il fit bien.
Mais voici un manuscrit qui répond à toutes les conditions possibles et impossibles de succès. Vous croyez peut-être que l'éditeur n'a plus qu'à l'envoyer à l'imprimeur et à dormir sur ses deux oreilles? Quelle erreur!
Il faut d'abord qu'il s'occupe de l'illustration. Aura-t-il des gravures sur bois, ou aura-t-il des dessins à la plume reproduits par l'héliogravure? Grave question. La gravure sur bois est incontestablement supérieure au dessin à la plume, que celui-ci soit sur papier ordinaire ou qu'il soit sur papier procédé; mais elle coûte les yeux de la tête. La belle gravure se paie, en effet, de soixante-quinze centimes à un franc le centimètre carré, tandis que la reproduction par l'héliogravure ne se paie que cinq centimes le centimètre carré.
Puis, quel dessinateur choisir? Celui-ci fait très bien le paysage, mais il ne sait pas faire les personnages. Celui-là excelle dans les marines, mais il n'entend rien aux animaux. Un autre... J'abrège. Voici le dessinateur trouvé. On lui a indiqué les sujets à traiter.
Neuf fois sur dix (sinon plus), en sa qualité d'artiste habitué à rêver aux étoiles ou à autre chose, il sera en retard. Il s'était engagé à livrer un dessin le 12 juin, il l'apportera le 25 juillet. Cependant le manuscrit est à l'imprimerie et la composition est arrêtée parce que l'on attend l'illustration qu'il a promise. Et le pauvre éditeur de se faire du mauvais sang.
Toutefois, à force de secouer ses gens, de presser son imprimeur, d'envoyer chaque matin, à huit heures, un commis éveiller son dessinateur, il est prêt, le malheureux. C'est-à-dire que son ouvrage est entièrement tiré.
Il faut maintenant qu'il en fasse brocher un certain nombre d'exemplaires. Cela va vite. Mais il faut aussi qu'il en fasse relier d'autres, et cela va lentement. On lui a dessiné et colorié par avance le modèle de sa couverture, et, ce modèle, il l'a envoyé à un graveur qui lui a fabriqué les fers destinés à la reproduction du sujet. Cela a pris du temps: d'abord, parce qu'il a été obligé de s'adresser à un spécialiste, et que les spécialistes en cette matière sont rares et, par conséquent, surchargés de besogne; puis, parce qu'il faut autant de fers qu'il y a de couleurs dans le modèle, et que la confection de chacun de ces fers demande un long travail.
Cependant le livre va chez le relieur, non pas chez un relieur ordinaire, on n'en sortirait pas. Mais chez un relieur auquel son outillage permet d'aller vite, chez un relieur dont la plus grande partie du labeur s'exécute à la machine, et l'autre par des procédés particulièrement rapides. Or, il n'y a guère à Paris qu'une demi-douzaine de ces relieurs, et ils ont beau se hâter, augmenter leur personnel et surmener leurs machines, il leur est d'autant plus impossible de contenter tous leurs clients, que tous ont besoin de lui au même moment.
Et remarquez, je vous prie, que je passe sous silence les menus ennuis et les causes secondaires de retard: mise en pages défectueuse, remaniements demandés par l'auteur, épreuves imparfaitement corrigées, gravures mal venues au tirage, etc., etc.