Enfin, voici le livre! Le voici, habillé de sa belle robe de toile et doré sur ses tranches. Il ne reste plus qu'a le mettre en vente.
On l'expédie un peu partout; il faut qu'il y en ait des exemplaires chez tous les principaux libraires de Paris et de la province, voire chez quelques libraires de l'étranger. Et, comme ces exemplaires sont fragiles, il est nécessaire de les empaqueter avec le plus grand soin.
Puis, il faut s'occuper de la publicité. Sans réclame dans les journaux, pas de succès possible. Et l'éditeur de faire leur service à MM. les critiques, et de joindre au volume qu'il leur adresse une note imprimée, où, afin de soulager ceux qui sont paresseux,--il y en a--il a consigné, à grand renfort de rhétorique, les mérites de sa publication. Ceci, bien entendu, indépendamment des annonces qu'il paiera de ses deniers.
Vous croyez que c'est tout? Non, pas encore. Quand son livre est chez les libraires, il faut que l'éditeur s'assure qu'il est mis à l'étalage, au lieu de rester enfoui dans le magasin, à l'abri de la curiosité publique. Livre point vu, livre point vendu. Tous les jours, un commis va faire la cour au boutiquier pour obtenir que le volume de son patron soit en bonne place à la vitrine. Il y a même beaucoup de libraires qui prennent la peine de se déranger eux-mêmes.
Voilà!--Et maintenant savez-vous ce que coûte un livre d'étrennes et ce qu'il peut rapporter?--L'édition de deux mille exemplaires d'un ouvrage in-8° jésus, d'environ 400 pages, convenablement illustré de gravures sur bois et tiré sur du beau papier, revient à une quinzaine de mille francs, soit à 7 fr. 50 l'exemplaire,--un peu moins si, au lieu de faire graver les dessins sur bois, on les a fait reproduire par l'héliogravure.
Cet ouvrage se vend, d'ordinaire, douze francs. Ou, du moins, tel est le prix marqué--ce qu'on appelle en librairie le prix fort. Mais ils sont rares, les acheteurs qui paient le prix fort; les libraires eux-mêmes affichent un prix inférieur, espérant vendre davantage en rognant sur leur remise, obligés du reste à des concessions par la concurrence que leur font les magasins de nouveautés, qui se contentent d'un bénéfice minime.
L'éditeur, lui, ne vend guère directement à l'acheteur. D'ailleurs, même quand cela arrive, l'acheteur réclame une remise qui ne lui est jamais refusée. Aux libraires, il accorde--c'est l'usage--une remise de 33%; même, souvent, il lui livre treize exemplaires quand il ne lui en facture que douze, ce qui s'appelle, en terme de métier, faire le treize-douze. En ne tenant pas compte de ce treize-douze, un exemplaire de douze francs est vendu, net, par l'éditeur huit francs. Pour couvrir les frais d'une première édition de deux mille exemplaires, il faut donc vendre 1,875 exemplaires. Et quand l'édition entière est épuisée, le bénéfice ne dépasse pas mille francs. Il est vrai que la seconde édition coûte moins cher que la première; il n'y a plus, alors, de frais de gravure, et, si l'ouvrage a été cliché, plus de composition à payer. Mais il n'y a pas toujours une seconde édition.
On le voit, les risques sont gros et les bénéfices faibles. Que de mal pour gagner mille francs, souvent pour perdre davantage!
Les chiffres sur lesquels je me suis basé s'appliquent, je le reconnais, aux livres de luxe; mais les autres livres se vendent moins cher s'ils coûtent moins cher, et la proportion des risques et des bénéfices reste la même. A moins que... à moins que...
J'hésite à poursuivre. C'est que, pour m'expliquer, je vais être contraint de livrer au public le secret de fabrication de maint éditeur, et je ne voudrais contrarier aucun d'entre eux. Mais, bah! tant pis; j'ai commencé, j'irai jusqu'au bout. Aussi bien je ne nommerai personne.