Donc, certains éditeurs se servent d'un truc approprié à leurs besoins d'économie. Il est très simple, ce truc. Il consiste à illustrer un livre, autant que faire se peut, avec des dessins déjà publiés. On achète des clichés aux journaux illustrés de la France ou de l'étranger, à raison de dix ou quinze centimes le centimètre carré, et l'on fabrique ainsi, moyennant une somme relativement modique, un volume orné de copieuses gravures. C'est surtout à l'Illustration, au Monde illustré et au Magasin pittoresque que se font ces emprunts; il est rare qu'en feuilletant leurs collections, on ne découvre pas nombre de dessins qui s'adaptent à un texte quelconque.

Il existe, du reste, à Paris, une maison fort bien achalandée, qui évite aux éditeurs la perte de temps que leur occasionneraient des recherches minutieuses; on se charge d'y trouver pour eux, sans augmentation de prix, tout ce dont ils ont besoin.

Mais, dira-t-on, les clichés ainsi pris de droite et de gauche n'ont pas toujours des dimensions qui conviennent au format de l'ouvrage à illustrer.--C'est vrai. Mais, s'ils sont trop petits, peu importe: ou bien on les place au milieu de la page, ou bien on les habille. Et, s'ils sont trop grands, on les coupe.

On a, d'ailleurs, inventé mieux encore: au lieu d'illustrer le livre, quelques éditeurs font écrire le livre sur des clichés achetés d'avance. De cette manière, on est sûr que les illustrations s'adapteront parfaitement au texte; le tout est que l'auteur à qui est confiée la besogne ait assez d'imagination pour encadrer dans son œuvre les scènes dont on lui impose la représentation.

On fait ce qu'on peut, non ce qu'on veut. Il y a, en librairie, une telle concurrence que les petits éditeurs sont bien pardonnables, quand ils ont peur de ne pas vendre assez de livres pour soutenir leur maison et vivre de leur commerce, quand ils préfèrent une prudente parcimonie à d'imprudentes libéralités.

Il existe, à Paris seulement, près de cent éditeurs qui publient chaque année des livres d'étrennes. Le volume du Journal de la librairie spécialement destiné à annoncer ces livres comprend, pour l'année 1890, 2,692 ouvrages. J'ai compté, je garantis l'exactitude du chiffre. En admettant que ces ouvrages aient été, en moyenne, tirés à 2.000 exemplaires, cela donne le respectable total de 5,384,000 volumes offerts au public. Et notez que beaucoup de livres, parus anciennement, mais toujours sur le marché, ne figurent pas dans ce nombre.

N'avais-je pas raison de dire, en commençant, que les livres sont des étrennes à la mode?
Gaston Bonnefont.

HISTOIRE DE LA SEMAINE

Le cardinal Lavigerie et la République.--La déclaration formulée par le cardinal Lavigerie, dans son toast à l'état-major de l'escadre d'évolutions, a eu un tel retentissement et avait en effet une telle importance, qu'on ne saurait passer sous silence tout ce qui peut en préciser le sens et la portée. Au lendemain même de la publication de ce document, nous disions qu'il nous paraissait difficile d'admettre qu'un personnage aussi haut placé dans l'épiscopat eût pu formuler une déclaration aussi nette, sans avoir l'assurance qu'elle ne serait pas désavouée par le chef suprême de l'Église. Et, en effet, tout, depuis, est venu confirmer cette opinion, mais c'est surtout dans une lettre du cardinal Rampolla, secrétaire d'État du Saint-Siège, que l'on trouve la preuve à peu près décisive que le langage du prélat n'a encouru aucune désapprobation au Vatican.

Dans cette lettre, qui est adressée à un évêque français, le cardinal Rampolla reproduit avec complaisance les théories politiques développées par Léon XIII dans de récentes encycliques: «que l'Église catholique ne répugne à aucune forme de gouvernement; qu'elle s'élève au-dessus des querelles et des rivalités de partis; qu'elle entretient des relations avec tous les États, qu'ils soient monarchiques ou démocratiques, etc.»