Il a disparu, le chalet, sous le ridicule et sous les protestations des passants. Les Parisiens en étaient si outrés, qu'un moment ils avaient voulu l'enlever par la force. Des gardiens de la paix ont dû protéger contre la révolte artistique de la foule ce chalet si malencontreux.
Quel drôle de peuple! On peut l'écraser d'impôts, le mener à la baguette, on ne peut pas lui imposer une baraque en bois dont il ne veut pas. On a jadis parlé de la révolution du mépris. Parisiens de 1890-91, nous avons frôlé la révolution du chalet! C'était, du reste, une idée bien étrange de déshonorer la place de l'Opéra par cette maisonnette ad usum populi. Nous avons l'art de désembellir Paris. Nous l'avons orné de statues difformes, d'un Ledru-Rollin bizarre, d'un Shakespeare étrange, d'un Louis Blanc géant. Ces statues ne suffisent pas. Voilà les chalets maintenant. Celui-ci a disparu. Paix à sa mémoire! Mais on n'eût pas cru possible une idée d'architecte aussi saugrenue.
Le chalet a été emporté par un vent de protestation, absolument comme nombre de gens célèbres par des congestions pulmonaires. Oh! le rude hiver! et que les fluxions de poitrine sont fréquentes! Je plains les pauvres humains et les malheureux qui n'ont ni boas ni pelisses. La bise est aigre, la gelée féroce, et le ciel a cette couleur grise du papier à la mode qu'on appelle papier ciel d'hiver. M. Émile Durier a été une des victimes de la température. Solide, souriant, aimable, il semblait robuste et jeune encore, quoique sexagénaire, l'ancien bâtonnier de l'ordre des avocats. Une physionomie ouverte, un accueil toujours agréable. C'était une figure parisienne plus encore qu'une figure politique. De la révolution qui avait porté au pouvoir tous ses amis, l'ex-secrétaire du gouvernement de la Défense nationale n'avait rien voulu, que le droit d'exercer plus librement la profession qui lui plaisait.
Me Durier était un avocat écouté, autorisé, il avait la parole séduisante, et jamais la dent dure. Lorsqu'il attaquait un adversaire, il tâchait de le désarçonner, mais il ne le déchirait pas. Il y a des avocats dont on craint le venin. De Me Durier on aimait le sourire. C'est lui qui avait défendu Chambige, et il l'avait fait sans que M. Grille même pût s'en irriter. Ce Chambige, être complexe et inquiétant, Me Durier, lorsqu'il en parlait, lui faisait accorder, par des auditeurs curieux, un pardon que lui avait refusé le jury. L'avocat était fort intéressant sur ce point. On le sentait convaincu.
Naguère il plaidait pour M. Erckmann contre Chatrian, celui-ci ayant accusé ou fait accuser son ancien collaborateur de complicité avec les Prussiens, ou quelque chose d'approchant. La plaidoirie de Me Durier ne put être publiée puisqu'il s'agissait d'un procès en diffamation, mais c'était, me dit-on, une admirable page d'histoire littéraire. Elle a été vite lacérée par la mort. Chatrian est parti, Durier s'en va: le seul Erckmann reste, fumant sa pipe au-delà des Vosges.
Cette congestion pulmonaire, dont M. Durier est mort, on peut la prendre en allant faire le tour des baraques; mais ce tour, très en vogue cette année, vaut bien qu'on risque tout au moins un rhume. Les baraques brillent de tous leurs feux et elles sont particulièrement coquettes. Nous avons les jouets fin de siècle, les questions nouvelles.
--Demandez la question Boulanger!
Celle-là paraît finie, bien que M. Déroulède s'apprête à la poser encore. Sur le boulevard, entre les doigts des camelots, elle consiste à faire passer un bout de laiton d'un cercle en fil de fer tordu de manière à donner le profil du général.
--Voyez la question Carnot! dix centimes!
Cette question est beaucoup plus simple. On vous vend pour deux sous un bout de carton--en forme de parallélogramme, pour parler comme M. de Freycinet (de l'Académie française)--et ce parallélogramme est découpé de telle sorte qu'en le présentant à la lumière l'ombre des découpures projette sur une surface plane, feuille de papier ou paroi de muraille, l'image de M. Carnot, du Carnot sommaire et géométrique inventé, je crois, par Gyp, ce ou cette Gyp qui a un si joli brin de crayon au bout de sa plume. L'Illustration a publié, dans ses amusements scientifiques, plus d'une question pareille à la question Carnot qui divertit les badauds sur le boulevard. Le président de la République, en se promenant comme un bon bourgeois parmi la foule--comme un Aroun-al-Raschild dont l'aimable général Brugère serait le Giaffar--le président a pu en regardant les boutiques (tel le roi Louis-Philippe allait par les rues, avec son parapluie sous le bras) entendre le cri, l'appel des camelots: