--Qu'est-ce que ça dit?
On regarde--et ça dit Sadi. M. Carnot a dû sourire. En réalité, ces plaisanteries d'un peuple bon enfant sont une des formes de la popularité et M. Carnot est populaire. La popularité ne se décrète pas. Elle est un peu comme la grâce et vient de certains dons, de certains souffles.
Elle est aussi comme le charme. Qui le définira, le charme? On le subit sans l'analyser. Octave Feuillet avait le charme, Octave Feuillet, un des derniers coups qu'ait portés l'année défunte, mais un coup cruel et attristant. Tandis que le conseil municipal projetait de faire défiler devant M. Émile Richard, son président, exposé à l'Hôtel-de-Ville sur un lit de parade, toute la population de Paris aimant saluer son roi, M. Octave Feuillet, qui n'avait jamais régné que sur les cœurs, s'éteignait sans que nulle autorité municipale songeât à lui décerner de tels honneurs funèbres.
Ah! c'est quelque chose que d'être fonctionnaire et de présider le conseil municipal! Honnête homme, M. Émile Richard, journaliste de talent, brave garçon, sans nul doute. Mais, dans l'ordre des choses humaines, parmi les gloires du pays, Octave Feuillet occupait un rang auquel nul conseiller municipal ne pourra jamais prétendre. C'était un maître conteur, un délicat, un féminin qui a montré plus d'une fois les qualités les plus mâles, une sorte de pécheur d'âmes.
Il y a plus de psychologie, comme nous disons aujourd'hui, dans tel proverbe de Feuillet que dans bien des œuvres rénovatrices. Onesta--avez-vous lu Onesta? c'est une nouvelle mise à la fin d'un volume qui s'appelle la Petite comtesse--Onesta est un admirable chef-d'œuvre, d'un dramatique achevé. On va s'apercevoir que M. Octave Feuillet en a écrit un certain nombre, de ces œuvres verveuses, puissantes, à la Musset, qui donnent tort au fameux mot des frères de Concourt: Feuillet, c'est le Musset des familles.
Ce ne serait pas déjà si mal d'être le Musset des familles. Mais Octave Feuillet était mieux que cela. Il était Feuillet, c'est-à-dire un maître absolu dont les romans et le théâtre procèdent par des coups droits terribles après des feintes subtiles.
Oui, oui, c'est un maître qui disparaît. Un maître en l'art de tout dire sans trop appuyer. Il préparait--les journaux l'avaient annoncé--un drame pour le Gymnase, un drame tiré de son dernier roman, Honneur d'artiste, et qui aurait eu le succès décisif qu'obtient en ce moment la pièce de M. Daudet, cette mâle étude de l'hérédité, l'Obstacle.
L'obstacle, quelquefois, ce n'est pas seulement la folie, c'est la mort, et la mort a arraché la plume des doigts d'Octave Feuillet. Le romancier souffrait depuis longtemps, mais on le savait nerveux. On se disait qu'il résisterait à la souffrance. Il en avait supporté de cruelles, en ces dernières années, et la mort d'un fils lui laissait au cœur une blessure que ne cicatrisait pas le mariage et le bonheur du second, le brillant officier dont il était fier.
M. Octave Feuillet était demeuré fidèle à l'empire, à l'impératrice qu'il avait charmée autrefois aux fêtes de Compiègne lorsqu'il écrivait pour elle les Portraits de la marquise qu'elle jouait en costume du temps passé. Compiègne! Les Tuileries! Toutes ces splendeurs, c'était, pour Octave Feuillet, le temps heureux. Il était, à la cour, choyé sans être courtisan. Sans doute cherchait-il à plaire, mais c'est surtout lui qui séduisait. On l'avait nommé bibliothécaire de Fontainebleau. Une sinécure. Mais pourquoi ne donnerait-on pas des postes aux gens de talent quand on en donne tant par faveur, aux intrigants?
Lorsque le 4 septembre arriva, M. Jules Simon, ministre de l'Instruction publique du gouvernement républicain, écrivait à Octave Feuillet: