Le va-et-vient sur la glace se fait bruyant, continu, vertigineux, et en peu de temps les lames fines en acier ont strié en tous les sens le miroir lisse du lac qui se couvre d'une fine poussière d'un blanc étincelant. Les couples s'unissent et s'entrecroisent en un balancement rythmé et ondoyant bien plus gracieux que la danse, car les silhouettes se détachent séparées et distinctes sur le fond gris du ciel. Mlle J. de R., le plus élégant patin du cercle, passe rapidement, et la voilà bien vite au bras de M. U. C., le patineur le plus difficile sur le choix de ses compagnes. M. de M. offre à une adorable blonde qui débute le secours de sa vieille expérience; appuyée sur lui, elle est complètement rassurée. Voici Mme H. de S.-D., encadrée par MM. E. E. et S., et merveilleuse de grâce et de souplesse. Plus loin M. Frost, le champion du patinage parisien, passe en revue les figures les plus difficiles: la digue, la boucle, etc. et parfois il trace d'un pied sur un nom sur la glace. Le duc de M., M. de M., Mmes H. et P., appuyés sur la longue barre recouverte de velours rouge, glissent élégamment en avant et en arrière ou pivotent rapidement en moulinet. Et dans ce tournoiement perpétuel on cause, on flirte, on se suit, on s'esquive, devant la galerie composée des mamans, des douairières et des vieux beaux qui se sont résignés à l'inaction.

Un seul de ces derniers, qui a choisi prudemment un coin éloigné de tout regard, prend sournoisement sa première leçon, soutenu par deux valets de pied. C'est débuter un peu tard, mais qui sait? Peut-être a-t-il une surveillance à exercer et veut-il se mettre en garde contre le jeu du patin et de l'amour. Puis, de même que la valeur dans les âmes bien nées,

Le patin sait braver le nombre des années.

Cinq heures: le jour tombe et les branches nues des arbres se dessinent en noir sur le ciel rougi par le coucher d'un soleil d'hiver.

Les jolies patineuses rentrent dans leurs fourreaux de pelisses et, au dehors du cercle, le défilé des voitures devant la grille recommence en sens inverse.

Dans quelques heures des chaudes fourrures sortiront les toilettes claires, les épaules nues et diamantées: le dîner, le théâtre et le bal reposeront des fatigues de la journée.
Abeniacar.

ÉMILE DURIER

Me Émile Durier, qu'une fluxion de poitrine vient d'emporter brusquement, était âgé de soixante-deux ans. Mais, à voir sa forte complexion, son visage plein, aux pommettes roses, qu'animaient deux yeux d'une spirituelle vivacité, son pas assuré, son allure alerte, à peine eût-on songé qu'il pouvait avoir dépassé la cinquantaine.

Sa mort prématurée a causé, parmi ses amis qui étaient nombreux, tant au palais qu'en dehors du monde judiciaire, une douloureuse surprise. Avec lui s'éteint un des représentants les plus goûtés de l'atticisme au barreau.

Car Émile Durier, bien qu'il eût, lui aussi, jadis pris sa part des luttes politiques, était surtout et avant tout un avocat, aimant passionnément sa profession et l'honorant par son attention constante à en pratiquer tous les devoirs. Républicain dès l'empire, impliqué dans le procès fameux des Treize, il eût pu, au lendemain du Quatre Septembre, délaisser, comme d'autres, les débats judiciaires pour les discussions parlementaires: il aima mieux, après un court passage au secrétariat général de la justice, sous M. Dufaure, reprendre la robe, qu'il ne quitta plus depuis.