Il sortit de la gare, la tête et le cœur tout embrumés par la mélancolie des adieux. Au dehors, un vent léger faisait frissonner le feuillage des eucalyptus baignés de lumière; les omnibus descendaient lestement la rampe de la station avec leur chargement de voyageurs; les marchands de violettes s'empressaient autour des promeneurs en laissant derrière eux comme une traînée d'odeurs printanières. L'avenue de la Gare, avec ses mâts pavoisés de flammes tricolores, ses guirlandes de lanternes courant d'arbre en arbre, ses maisons décorées de draperies aux couleurs crues, fourmillait de flâneurs. Cette animation, cet air de fête, eurent peu à peu raison de l'impression de tristesse que Jacques emportait du chemin de fer. Son âme, comme celle de la plupart des artistes, subissait vivement l'influence des phénomènes extérieurs et changeait d'état avec une mobilité d'hirondelle. Bientôt le peintre respira avec plus de facilité, marcha d'un pas plus allègre et prêta une attention plus indulgente au spectacle de la rue. Sans se rendre nettement compte de ce qui se passait en lui, il semblait délivré d'une secrète contrainte. Il s'opérait en toute sa personne une sorte de détente, une sourde réaction joyeuse, quelque chose de ce qu'éprouve un écolier, à son premier jour de vacance. En même temps, de ce trouble arrière-fond qui forme le limon de l'âme humaine, de confuses pensées s'élevaient pareilles à ces globules de gaz qui se dégagent, d'une eau vaseuse et montent légèrement à la surface. «Thérèse était partie; il se trouvait seul à Nice, seul et libre, avec tout le loisir de retrouver Mania Liebling pendant les fêtes et de déchiffrer ce qu'il y avait dans le cœur de cette étrange sirène. Le bouquet de jonquilles et de violettes, lancé à son adresse, avait de nouveau troublé sa quiétude. Quelle mystérieuse intention se cachait derrière cette manifestation visiblement préméditée? Etait-ce simplement une espièglerie sans conséquence ou devait-il y voir une invitation à renouer des relations trop brusquement interrompues?» Tout en écartant l'idée d'une infidélité possible, Jacques pensait de nouveau à Mania. Depuis leur rencontre à Beaulieu, imperceptiblement, Mme Liebling prenait possession d'une plus large part de lui-même. Cette main-mise partielle s'était effectuée lentement, mais d'une façon victorieuse. D'abord, l'artiste seul avait été séduit, puis le pouvoir de la Galicienne s'était exercé sur cette portion du cœur restée neuve chez les hommes qui n'ont connu et aimé qu'une femme; elle avait éveillé chez Jacques une sourde voluptuosité latente et maintenant elle surexcitait en lui cette sensuelle curiosité qui nous pousse aux aventures périlleuses, à la convoitise du fruit défendu. Elle pénétrait en des régions de son être où dormaient des désirs inassouvis; elle occupait les vides secrets que la pure affection de Thérèse n'avait pas remplis. Troublé par cette graduelle intoxication, Jacques, en descendant l'avenue de la Gare, s'avouait qu'il était malhabile à se défendre contre les entraînements de cette enchanteresse, que la société de Mania lui devenait de plus en plus indispensable et qu'il ne retrouverait un sérieux repos d'esprit que lorsqu'il aurait pénétré à son tour dans le cœur de Mme Liebling...
En arrivant près du boulevard Dubouchage, l'idée de rentrer dans son appartement désert opéra un revirement dans son esprit et sa pensée se reporta vers celle qu'il venait de quitter à la gare. A cette heure, Thérèse devait déjà être à Antibes et certainement elle aussi pensait à lui, tandis que le train fuyait vers Paris; mais il la connaissait trop pour ne pas être sûr qu'au rebours de la sienne, l'âme de Thérèse n'était distraite de sa tristesse par aucune diversion du dehors. «Je vaux moins qu'elle, songea-t-il, et je suis décidément pétri d'une pâte plus grossière!»
De loin en loin, nous avons ainsi de ces éclaircies soudaines qui nous permettent de voir nettement le fond mauvais qui est en nous; mais cette mise à nu de notre âme est si désolante et nous aimons tant à nous en faire accroire, que nous ne sommes pas longtemps capable de supporter la vue de notre perversité crûment étalée; nous nous hâtons de jeter sur cette répugnante nudité un voile d'hypocrites correctifs et de sophistiques illusions. Tout en se reprochant la coupable satisfaction que lui causait l'idée de sa solitude et de sa liberté, Jacques se disait: «Après tout, en puis-je mais si j'ai une nature facilement excitable?... Je ne serais pas artiste, si je ne subissais avec cette vive sensibilité les impressions du dehors.»
Au moment où il allait tourner l'angle de la rue Pastorelli, il se heurta contre un promeneur à barbe grise, qui le prit dans ses bras brusquement, et s'écria en lui donnant l'accolade:
--Bonjour, mon fils!... J'allais justement chez toi.
--Monsieur Lechantre! s'exclama Jacques ébaubi, par quel heureux hasard êtes-vous à Nice?
--Ne t'avais-je pas prévenu que je viendrais te surprendre un jour ou l'autre? répondit le peintre de sa bonne voix cordiale... J'ai un ami fort riche, le baron Herder, qui possède un yacht et qui m'a offert une place à son bord. Comme il comptait faire escale ici pendant le carnaval, j'ai accepté... Nous avons quitté Ajaccio hier soir et ce matin l'Hébé jetait l'ancre dans le port Lympia... Un brin de toilette, le déjeuner et me voici... Comment se porte Thérèse?
--Très bien, je viens de la mettre en wagon... Elle est allée à Paris, chercher la petite mère et Christine, qui passeront une quinzaine avec nous.
--Alors fournée complète?... Tant mieux!... Je suis ici pour quelques semaines et j'espère bien que nous ne nous quitterons guère... Ah! ça, d'abord, regarde-moi... Tu as bonne mine, l'œil clair, les joues pleines, le teint reposé, bravo!... Tu ne te ressens plus de ton indisposition?
--Je me porte comme un charme, cher maître... Nice m'a retrempé.