--A la bonne heure! Du reste, ça devait être, ce pays-ci est une fontaine de Jouvence... Tiens, moi qui te parle, rien qu'après un premier bain de soleil, je me sens tout gaillard et il me semble que j'ai vingt ans de moins sur le corps.
En effet, Francis Lechantre, bien à l'aise en son complet de drap gris, à barbe en éventail, le teint rose, le regard épanoui, paraissait plus jeune, plus dispos et plus en train que jamais. Sa boutonnière était fleurie d'une touffe d'œillets, son feutre rejeté en arrière découvrait son front bombé, ses limpides yeux bleus rieurs, et il redressait juvénilement sa haute taille.
--Tu sais, continua-t-il en exécutant un moulinet avec sa canne, je suis venu ici avec l'intention de m'amuser, et, puisque te voilà veuf pour quelques jours, je compte sur toi pour me tenir compagnie... Le baron Herder a la goutte et, en sa qualité d'archi-millionnaire, il est blasé sur tous les plaisirs... mais non pas moi, morbleu!... Il y a encore de jolies pommes dans le jardin de la vie et j'ai de bonnes dents pour y mordre... D'abord je veux voir le carnaval et y jouer ma partie comme un jeune homme...
Je veux m'en fourrer, fourrer jusque-là!...
comme chantait ce pauvre Hyacinthe dans la Vie parisienne... Nous nous déguiserons, nous lancerons des confetti, nous irons au veglione et nous intriguerons les Niçoises... Mon cher enfant, plus je grisonne et plus je suis d'avis qu'il faut se hâter de jouir des douceurs que la Providence nous a mises en réserve. Donc, vive la joie!... Tu vas me conduire chez un costumier où je me commanderai un domino. Puis nous irons prendre un sorbet à la Renaissance en écoutant les mandolinistes... Il y a dix ans que je ne suis venu ici, et je crois que c'était hier... Je n'y reviendrai peut-être plus et, ma foi, je veux boire encore un coup de soleil et de plaisir avant de quitter cette aimable existence terrienne!... As-tu un cigare?... Bon, merci, et maintenant andiamo!
IX
Le dimanche gras, premier jour des confetti, les masques affluaient dès une heure vers la place Masséna, où ils attendaient avec impatience le traditionnel coup de canon, signal de la bataille et du défilé des chars. Dans les rues avoisinantes, il y avait un fourmillement de gens costumés. Nice prenait l'originale physionomie qui caractérisait jadis le carnaval italien, et qu'on ne retrouve plus guère dans toute sa gaie spontanéité que sur ce point du littoral. Là seulement, en effet, la population ne se borne pas à assister passivement à des réjouissances quasi-officielles; elle veut s'amuser pour son propre compte, elle se mêle à la fête, et y ajoute un entrain, un imprévu, une exubérante fantaisie, qui font du carnaval niçois un spectacle unique. Le jour des confetti, les conditions sociales sont confondues, et la ville entière se déguise: ouvrières des vieux quartiers, bourgeoises ou patriciennes de la colonie étrangère, il n'est pas une femme qui ne revête le domino de lustrine ou de satin et ne circule librement par les rues. Dans cette tapageuse mêlée de toutes les classes de la société, l'explosion de la joie populaire est rarement grossière; partout régnent une bonne humeur, une aménité, qui augmentent encore le charme de ces folles journées.
Les trottoirs étaient encombrés de camelots offrant aux passants des sacs de ces minuscules dragées de plâtre, qui se sont substituées aux véritables confetti de sucre blanc ou rose, et qui servent de projectiles pour la bataille. Chaque logis versait sur la chaussée le contingent de ses hôtes costumés; dominos multicolores, pierrots enfarinés, moines blancs et rouges. Tous portaient le bonnet à grelots et le masque de toile métallique, destinés à préserver la nuque et la figure contre la grêle des confetti; tous s'empressaient de faire remplir de «bonbons» de plâtre la gibecière de coutil placée en bandoulière. Sur les voies où devaient défiler les chars, les fenêtres, drapées de blanc et de rouge, étaient garnies de curieux. Dans la rue et jusqu'au faîte des maisons bruissait une sourde allégresse, coupée par les cris aigus des camelots, par le fausset flùté des masques et par les cuivres des fanfares lointaines. Un ciel plafonné de nuages blanchâtres, troués ça et là de taches bleues, éclairait d'une lumière assoupie le grouillement de la foule bariolée.
--Vois-tu, disait Francis Lechantre à Jacques, l'air de cette diablesse de ville vous tape sur la tête comme du champagne... Depuis que j'ai endossé mon costume, il me monte des bouffées de gaillardise, et je me sens en verve comme lorsque j'étais rapin à l'atelier du père Drolling.
Masqués, affublés d'amples robes de moine, les deux artistes cheminaient bras dessus bras dessous dans la direction du Cours.