--Cher maître, répondit Jacques, vous êtes toujours jeune, vous, et ça se voit bien à votre façon de peindre.

--Jeune!... Vil flatteur!... Il y a des moments où je voudrais me le persuader, et quand je ne suis pas en face de mon miroir, il me prend des revenez-y de jeunesse; je ressemble à ces vieux pommiers, qui ont parfois des repousses de fleurs à l'arrière-saison. Lorsque les jolies femmes me regardent je m'aperçois trop bien que je ne suis qu'un barbon, mais quand je les regarde, moi, j'ai toujours vingt ans.

--Vous avez dû être souvent amoureux, M. Lechantre? demanda brusquement Jacques.

--Oui et non... Ça dépend, du sens que tu attaches au mot. Si par là, tu entends d'agréables passades avec des femmes peu sévères, oui, j'ai été souvent amoureux, mais s'il s'agit de passion...

--Naturellement, c'est de cela que je parle.

--Oh! alors, mon fils, je puis te répondre carrément que non... La passion, ça dérange trop une vie d'artiste... J'ai toujours eu une peur bleue de m'acoquiner à un modèle, comme beaucoup de nos camarades, ou de m'éprendre d'une femme du monde qui m'aurait mené en laisse et condamné à faire de mauvaise peinture... Non, je m'en suis tenu aux intermèdes, aux grisettes qui entrent par la porte de l'atelier et en sortent vivement par la fenêtre, comme des hirondelles... Au fond, vois-tu, c'est ce qu'il y a de mieux, ça ne laisse ni regrets ni remords... Mais je dois te scandaliser, toi qui es un mari modèle, un amoureux pour le bon motif!

--Cher maître, repartit Jacques avec un léger frisson dans la voix, vous avez trop bonne opinion de moi... Je ne suis pas plus un saint que les autres...

--Allons donc! ne pose pas pour la modestie... On sait bien que tu adores ta femme...

Ils étaient arrivés à l'un des escaliers de l'amphithéâtre élevé devant la préfecture, en vue de la mer, et formé de nombreux gradins, dont toutes les travées étaient déjà garnies d'un entassement de spectateurs costumés. Dans le bas, autour d'une rotonde où était établi un orchestre, s'arrondissait une large piste destinée au défilé des chars et des masques. Au moment où ils s'asseyaient dans l'une des travées, l'orchestre entama le refrain du Père la Victoire, des fanfares éclatèrent au loin, annonçant l'approche du premier char, le canon tonna, et instantanément l'air fut obscurci par une grêle de confetti pleuvant de partout: des fenêtres, des tribunes, des terrasses du Cours. Les projectiles lancés à poignées se croisaient au milieu des éclats de rire et rebondissaient avec un tintement sec sur les planches. Un immense char aux couleurs tapageuses, représentant les personnages du Petit Faust, s'avançait lentement au son des cuivres. Devant les chevaux, la foule des piétons masqués s'égaillait un moment, puis s'épaississait de nouveau à l'arrière. Les couples formaient des quadrilles ou dansaient deux à deux en se trémoussant follement, et en répétant en chœur les refrains de l'orchestre. A les voir de haut se grouper par larges masses ou s'égrener en grappes éparses, on eût dit un éparpillement d'énormes papillotes bleues, blanches, roses, vert clair, qu'un fantastique confiseur aurait vidées à tas sur la voie publique. Et toujours la grêle légère des confetti lancés à toute volée tintait, accompagnant les cris des masques, les sonorités de l'orchestre, les bravos des tribunes.

Indifférent à la bataille, Jacques parcourait du regard les baies des fenêtres, les gradins de l'amphithéâtre; il cherchait à y découvrir sous le domino la taille souple et l'originale figure de Mania; mais tous les visages étaient masqués, et tous les dominos se ressemblaient. Pendant ce temps, Francis, debout contre la barrière, gesticulait, riait et bataillait avec ses voisins. Toutefois, au bout d'une heure, il se lassa d'être emprisonné dans une tribune.