Cette fois, il n'y avait plus de doute: c'était bien la voix de Mania. Le peintre bondit sur le trottoir, épousseta la poudre grise qui l'offusquait, mais quand il put distinguer nettement les objets, et relever les yeux sur la terrasse, le domino de satin blanc s'était éclipsé. Les coudoiements des passants rejetèrent Jacques dans la cohue, et il se résigna à se mettre en quête de Francis Lechantre. Seulement, au milieu de cette foule grouillante, il était difficile de retrouver quelqu'un. Francis, probablement, s'était fourvoyé en cherchant Jacques de son côté. Après avoir vainement battu les rues avoisinantes, ce dernier prit le parti de remonter la pente qui débouche sur le boulevard du Pont-Neuf. Arrivé là, il fut de nouveau arrêté par la cohue qui refluait pour faire place aux chars. Comme il regardait à droite et à gauche s'il ne distinguerait pas la haute taille de son ami, il se sentit effleuré par quelques grains de confetti, semés plutôt que lancés sur son épaule, et, se retournant, il reconnut à cinq ou six pas le domino blanc aux nœuds roses, l'inconnue, avec une prestesse de couleuvre, se faufilait adroitement entre les groupes, puis tournait la tête du côté du peintre et se remettait en marche. Jacques, éperonné par le désir d'atteindre Mania Liebling, essayait de jouer des coudes et de se frayer à son tour un chemin à travers la foule, mais, empêtré dans sa robe de moine, et moins leste que la fuyante apparition, il restait de beaucoup en arrière et, la chaussée étant occupée à ce moment par l'énorme char du Petit Faust, il perdit tout à fait la trace de celle qu'il poursuivait.

Au bout d'un quart d'heure, il arriva tout essoufflé sur la place Masséna, illuminée par la vermeille lueur du soleil couchant. La foule était moins dense sur ce large espace. Il fit halte sur l'un des terre-plains qui s'étendent en avant du Casino. Des masques s'y pourchassaient à coups de confetti, en échangeant d'une voix flûtée de gaillardes plaisanteries. Hors d'haleine et désappointé, Jacques avait de nouveau enlevé son masque; ses regards erraient d'un groupe à l'autre, en quête de Lechantre, et aussi du domino blanc et rose.

--Ohé! Jacques!...

Il mit sa main en abat-jour sur ses yeux et aperçut enfin Francis démesurément agrandi par un effet de la lumière du couchant.

--Je t'ai faussé compagnie, reprit Lechantre gaiement; figure-toi qu'il m'est arrivé une aventure... J'ai été intrigué, oui, mon cher, intrigué par une jolie fille, une Niçoise pur-sang avec des yeux couleur de bigarreaux noirs, et un accent local qui sent le poivre et le mimosa... Une fringante créature, faite au tour, souple de taille et rebondie du corsage; la langue bien pendue par dessus le marché et la répartie amusante... Nous sommes au mieux et, si ce n'eût été par respect pour ton état d'homme marié, je l'aurais emmenée dîner avec nous, mais nous nous retrouverons... Je lui ai donné rendez-vous à la redoute, et je dois la reconnaître à un gros bouquet d'œillets rouges qu'elle portera au corsage.

--Vous irez donc à la redoute? demanda distraitement Jacques.

--Parbleu! et toi aussi, naturellement.

--Moi?

--Pourquoi pas? s'écria Francis, as-tu peur de te compromettre?

--Cet homme vertueux a peur de tout, murmura derrière eux une voix moqueuse; n'y va pas, mon cher, tu y ferais de méchantes rencontres!...