Ils se retournèrent et virent le domino blanc aux nœuds roses qui pirouettait sur ses talons. A peine Jacques avait-il eu le temps de se remettre de sa surprise, qu'un second domino, bleu celui-là avec des nœuds blancs, aborda le premier en s'exclamant en anglais:

--Is it you at last, Mania dear?... Let us go away!

--C'est elle! dit Jacques en entraînant Francis.

--Qui, elle? demanda celui-ci en écarquillant les yeux... Comment, toi aussi, gamin?... Inutile de rougir, ne sommes-nous pas en carnaval?... Thérèse n'en saura rien!

Pendant ce temps les deux femmes avaient gagné une voiture de maître qui stationnait près du pont; elles y montèrent et le landau partit au grand trot.

Jacques, la mine déconfite, regardait l'équipage tourner l'angle de la rue Masséna. Déjà un sentiment de gêne l'envahissait; il craignait que Francis ne devinât l'émotion causée par cette rencontre et il s'efforçait de dissimuler son désappointement. Il savait le paysagiste très observateur et il avait honte de lui laisser deviner l'importance exagérée que ce domino mystérieux prenait déjà dans sa vie. Mais, à ce moment, Lechantre était très porté à l'indulgence. Grisé lui-même par le carnaval, il admettait fort bien que son compagnon subit de son côté les effets de cette griserie momentanée. D'ailleurs, ayant l'habitude de regarder la galanterie comme une distraction superficielle et de peu de durée, il imaginait volontiers que l'amour chez les autres avait également la brièveté et l'innocuité d'un feu de paille.

--Bah! dit-il, console-toi... Tu la rattraperas!... Les femmes, ça ne se perd jamais... Je parie que tu la retrouveras à la redoute! En attendant, allons nous débarrasser de nos frocs, puis nous dînerons sans nous presser et, ce soir, nous nous replongerons jusqu'au cou dans un bain de plaisir.

Le programme arrêté par Lechantre fut exécuté ponctuellement. Après avoir dîné à la Régence, les deux amis retournèrent chez le costumier endosser leur robes de moine, auxquelles ils firent coudre pour la circonstance quelques nœuds rouges. Vers dix heures, ils allèrent s'attabler au café, sous les arcades du casino, de façon à assister à l'entrée des masques. Le café était plein. Les tables se prolongeaient très loin, sur deux rangs, jusqu'à la porte du casino, et les masques qui arrivaient à pied étaient obligés de traverser la baie des consommateurs au milieu d'un chassé-croisé de quolibets et d'interpellations grotesques. Ceux qui avaient la langue déliée répliquaient et un assourdissant brouhaha de rires, de huées et de cris d'animaux, montait incessamment dans l'air frais de la nuit. Pour se mettre en train et aussi pour émoustiller Jacques, Lechantre avait fait apporter une bouteille de champagne. Debout contre un pilier, les reins ceints d'une cordelière rouge, les épaules couvertes d'une pèlerine de même couleur, ornée de coquillages, le nez enluminé d'ocre, la barbe poudrée à blanc, il avait la mine truculente d'un pèlerin en goguette. D'une voix grasseyante et goguenarde il haranguait la foule et portait des toasts burlesques aux femmes masquées qui défilaient au bras de leur cavalier.

--Ohé! s'exclamait-il, très chouette, l'Espagnole en mantille!... Femme que j'adore, je baise tes pieds et je bois à tes yeux noirs... Hein!... tu veux savoir d'où j'arrive?... Je n'arrive pas, je pars... Je pars pour un pèlerinage à Cythère... J'y vais chercher des indulgences... Viens-tu avec moi? tu dois en avoir besoin, toi, là-bas, la Vénitienne aux cheveux roux... Hé! Maria!...

Trois ou quatre femmes se retournaient du même coup et il continuait en arrondissant sa main en porte-voix: