Il entraîna allègrement Mlle Peppina, et Jacques, resté immobile à sa place, les regarda s'enfoncer sous la voûte illuminée du vestibule. Une fois seul, il parcourut précipitamment les allées du jardin; il inspecta ensuite l'intérieur de la salle et les loges, espérant toujours revoir Mania, mais elle avait sans doute aussi quitté le bal avec ses amis, car il ne l'aperçut nulle part.

De guerre lasse, il prit à son tour le parti de sortir du casino et regagna la rue Carabacel, poursuivi par le rythme de l'Estudiantina et par la musique, encore bruissante à ses oreilles, des dernières paroles de Mania Liebling.

Jacques rentra sans bruit dans son appartement désert. La domestique s'était couchée, et la maison dormait silencieuse. Les impressions reçues à la redoute avaient été si vives et si imprévues qu'il avait peine à reprendre pied dans la réalité. Il restait debout au milieu de sa chambre, sans songer à allumer une bougie. L'obscurité lui agréait mieux; elle lui permettait de prolonger en imagination le plaisir des sensations nouvelles qu'il venait d'éprouver. A tâtons, il ouvrit sa croisée, poussa les persiennes et resta accoudé à la barre d'appui, encore enveloppé de cette robe de moine qu'avait frôlée le vêtement de Mania et qui gardait de ce contact un subtil parfum. La nuit, tiède jusque-là, commençait à fraîchir; à travers les massifs d'orangers qui s'étendaient du côté de la rue Pastorelli, le vent d'est apportait les dernières musiques de la redoute, et le cris des masques au sortir du bal. Parmi ces rumeurs de la fête finissante, la figure de Mania passait constamment devant lui comme une hallucination. Partout, dans l'ombre grise de la rue, dans les ténèbres plus opaques de la chambre, dans le feuillage léger des mimosas, il voyait luire comme à travers les trous d'un loup de velours les deux grands yeux verts ensorceleurs, pleins d'ironie et pleins de promesse. Il lui semblait que Mme Liebling était encore à son côté, accoudée comme lui à la barre de la fenêtre, et là, tout près, il croyait entendre la voix de l'enchanteresse vibrer avec une sonorité étrange. Il se répétait ses moindres paroles, il les dégustait comme un buveur savoure le bouquet d'un vin de choix, il les soumettait mentalement à une minutieuse analyse pour en extraire tout le suc, pour en pénétrer toute la signification.

Était-il possible qu'elle eût de l'amour pour lui?... Dans le nombre de ses paroles, railleuses ou agressives pour la plupart, il en notait quelques-unes prononcées avec une douceur presque émue, avec une intonation plus attendrie. Celles-là, il les triait précieusement, il les rassemblait ainsi que des fleurs rares et il en respirait complaisamment le parfum. Alors, une bouffée d'espoir lui dilatait la poitrine.--Il est des mots, il est des accents qui ne viennent aux lèvres que lorsque le cœur est vraiment touché; ces mots, elle les avait murmurés ces inflexions de voix, il en retrouvait la musique troublante dans son oreille. D'ailleurs, ne lui avait-elle pas promis de le revoir au Corso blanc? Pourquoi lui aurait-elle assigné ce rendez-vous? Pourquoi serait-elle venue au-devant de lui dans l'allée tournante du jardin d'hiver? Pourquoi?... si elle n'y avait été déterminée par un désir d'amour?--Ayant conservé un fonds de naïve crédulité, malgré son rapide apprentissage de la vie parisienne, Jacques ne soupçonnait pas la complexité et les illogismes du cœur féminin. Il ne lui venait pas à l'esprit qu'une femme pût exposer sa réputation par bravade, par un caprice de curiosité ou tout simplement pour le plaisir de jouer avec le danger. Cette entrevue d'une heure à la redoute, ce rendez-vous au Corso blanc, lui semblaient des garanties de sincérité, presque des gages solennels d'attachement sérieux... Oh! cette rencontre promise, à la nuit, sous le masque, dans l'intime tête-à-tête de la voiture, son pouls battait avec violence rien qu'à cette perspective. Il s'en peignait d'avance le charme secret, le trouble délicieux, les voluptés voilées. Il aurait voulu que l'heure indiquée ne fût plus distante que de quelques brèves minutes. Il sentait qu'aucun scrupule, aucune considération, ne l'empêcheraient de courir au rendez-vous. Il se félicitait du hasard qui lui assurait pour ce lundi soir une entière liberté, Thérèse et la petite mère ne devant arriver que le lendemain mardi au plus tôt. Déjà, en imagination, il se voyait assis à côté de Mania, les mains dans ses mains, le regard fondu dans son regard... La tête lui tournait, ses paupières s'alourdissaient et le cour lui sautait jusque dans la gorge... Il ferma sa fenêtre, jeta son costume sur un fauteuil, pêle-mêle avec ses autres vêtements, et se mit au lit. Le sommeil vint difficilement, un sommeil traversé par le rayonnement de deux yeux verts, illuminés par les girandoles blanches et rouges de la redoute, bercé par de vagues musiques de danse; puis la fatigue l'emporta, et Jacques finit par s'assoupir complètement.

Il dormait serré depuis trois ou quatre heures environ, quand il fut à demi-réveillé par des rumeurs confuses. Dans l'état à peine conscient qui succède au sommeil, il eut la perception d'un roulement de voiture, d'un bruit de portes ouvertes et refermées. Il se frotta machinalement les paupières, écarquilla les yeux et vit, par la fenêtre dont il avait oublié de clore les persiennes, un rayon de soleil tomber sur le tapis. En même temps il crut entendre dans la chambre voisine des pas furtifs, des rires étouffés, des exclamations féminines. Tout à coup, en son cerveau encore embrumé une réflexion plus nette surgit: «Est-ce que Thérèse serait de retour?...» Et, tandis qu'il faisait péniblement cette supposition, la possibilité de ce retour prématuré le secoua désagréablement et lui rendit toute sa lucidité. Au même moment, la porte de la chambre fut brusquement poussée:

--C'est nous, s'écria joyeusement Thérèse.

--Oh! le paresseux, dit à son tour la petite mère, comment! tu es encore au lit par ce beau soleil!

Tout en parlant, Mme Moret s'élançait vers le chevet, prenait la tête de Jacques dans ses mains et la couvrait de baisers.

--Mon cher garçon, murmurait-elle à travers ses caresses, mon enfant!... Comme je suis contente!... Embrasse-moi encore!

Puis, comprenant qu'il fallait laisser à Thérèse sa part, elle attira cette dernière par la main et la jeta dans les bras de Jacques.