--Jacques est un homme, soupira la dévote, et tous les hommes sont faibles devant les tentations... Enfin, vous êtes confiante, tant mieux!

--Oui, j'ai confiance dans l'affection de mon mari, ma chère!... Je suis sûre que ce costume ne cache aucun mystère, et que Jacques nous expliquera tout lui-même, dès qu'il sera levé.

Jacques entra au même moment, et Christine, ayant achevé de vider la caisse, alla en porter le contenu dans la chambre de Mme Moret.--Tout en s'acheminant vers le salon, l'artiste s'était dit: «Si elle me parle du costume, je lui répondrai: Eh bien, oui, je suis allé à la redoute, qu'y a-t-il là d'étonnant?» Une fois seul avec Thérèse, il commença par la questionner sur les incidents du voyage. Celle-ci s'empressait complaisamment de satisfaire sa curiosité. Elle s'attendait à chaque instant à ce qu'il lui conterait, à son tour, comment il avait employé ses journées pendant son absence, et à quel propos il avait fait emplette du costume remarqué par Christine. Elle eût rougi de l'interroger la première et de lui laisser voir les vagues soupçons qui la tourmentaient depuis le matin. Mais le peintre restait muet sur le chapitre du froc aux nœuds écarlates. «Elle ne me parle de rien, songeait-il en tournant autour de Thérèse, par conséquent elle n'a rien vu. Laissons-la dans son ignorance, c'est le plus prudent.» Loin de hasarder la moindre allusion aux incidents de la veille, il s'évertuait à égarer la conversation sur des sujets qui intéressaient uniquement les faits et gestes de Thérèse ou de Mme Moret.

Néanmoins cet entretien où il y avait à chaque moment des trous, des intervalles de gêne et de silence, lui semblait pénible à alimenter. La préoccupation de prévenir des questions fâcheuses ou des allusions qui ramèneraient la conversation vers des points difficiles à toucher donnait aux paroles de Jacques un tour guindé, une froideur cérémonieuse, qui paraissaient étranges à Thérèse. Déjà attristée par le silence obstiné de son mari à l'égard de ce mystérieux costume, la jeune femme se sentait glacée par l'insolite banalité des propos échangés après trois jours d'absence. Jacques, de son côté, était à la fois énervé et inquiet. Tout en causant distraitement, il songeait à son rendez-vous et aux prétextes qu'il inventerait pour s'esquiver à l'heure indiquée; il constatait avec ennui combien il lui serait difficile de se tirer d'affaire tout seul et il méditait d'aller chercher Lechantre afin qu'il lui servit d'auxiliaire pendant le déjeuner. Il comptait sur la verve de son vieil ami pour réchauffer cette froideur qu'il ne se sentait pas maître de dissiper et pour remplir les vides de la conversation. D'ailleurs, plus que jamais il jugeait nécessaire de lui recommander une prudente discrétion et de se concerter avec lui pour se ménager un moyen de passer la soirée dehors.

--Je te quitte pour une heure, dit-il à Thérèse; je vais prévenir Lechantre de votre arrivée et l'inviter à déjeuner avec nous.

--Demeure-t-il loin d'ici? demanda Thérèse.

--Assez loin... Le baron Herder lui a donné l'hospitalité à bord de son yacht, et il me faut une bonne demi-heure pour aller jusqu'au port... A bientôt, Thérésinette, recommande à ta cuisinière de soigner le menu: je te ferai envoyer des huîtres, et à midi sonnant je t'amènerai notre ami...

Mais il était écrit que Jacques jouerait de malheur toute la matinée. Il venait à peine de terminer ces recommandations, qu'on sonna à la porte, et il entendit la voix joviale de Francis résonner dans l'antichambre.

--Comment! ces dames sont arrivées? s'exclamait le paysagiste, je tombe à pic alors!... Puis-je entrer? ajouta-t-il en passant sa tête rieuse par l'entrebâillement de la porte du salon.

Il s'élança vers Thérèse et lui prit les mains: