--Bonjour, Thérèse, embrassons-nous!... Bonjour, gamin, as-tu bien dormi?.. Et la maman, comment va-t-elle?...
--La maman va très bien, répondit Mme Moret d'une voix guillerette en soulevant la portière de la pièce contigüe et en se montrant avec Christine.
On n'eût pas cru, en effet, qu'elle venait de voyager pendant vingt-deux heures. Après avoir relevé et lissé ses cheveux gris, trempé sa figure dans l'eau fraîche, elle reparaissait allègre et vive comme une alouette. On lisait sur son visage combien elle était contente de revoir son garçon en bonne santé, et cette joie suffisait pour la défatiguer.
--Bonjour, M. Lechantre, continua-t-elle, je suis bien aise de vous retrouver ici avec mon Jacques... Et pourtant, je vous en veux de l'avoir fait veiller si tard qu'il n'a pu venir au-devant de nous... Où donc l'avez vous conduit, mauvais sujet?
--Je vous conterai cela à déjeuner, madame Moret, répliqua Francis en riant, car je m'invite sans cérémonie...
--Je partais justement pour aller vous chercher, quand vous êtes entré, dit Jacques en déposant sa canne et son chapeau.
Il aurait désiré trouver le moyen de recommander par un signe à Lechantre la plus rigoureuse réserve; mais il se sentit à la fois observé par Thérèse et par Christine, et il jugea prudent de rester coi afin de ne pas fortifier des suspicions dont il devinait le vague éveil autour de lui. Il espérait, du reste, que pendant les apprêts du déjeuner il aurait l'occasion d'être seul avec Francis et qu'alors il pourrait le chapitrer à son aise. Malheureusement les choses ne marchèrent pas comme il l'avait calculé. Lorsque Thérèse sortit pour jeter un coup d'œil à la cuisine et à la salle à manger, Mme Moret et Christine crurent devoir tenir compagnie à leur hôte.--Christine surtout s'obstinait à accaparer l'attention de Lechantre. On eût juré qu'elle avait pénétré les intentions de Jacques et qu'elle avait une maligne satisfaction à demeurer en tiers entre lui et le paysagiste. Elle ne lâcha prise que lorsqu'elle vit Thérèse rentrer dans le salon et annoncer qu'on ne tarderait pas à se mettre à table.
Jacques bouillait d'impatience et de dépit. Il avait beau s'efforcer de prendre un air enjoué et insouciant, les plis transversaux de son front, la fixité de son regard et le sourire contraint de ses lèvres trahissaient son irritation. Thérèse, habituée à lire sur la physionomie mobile de son mari, ne se laissait pas abuser par une gaieté toute superficielle. Elle trouvait à Jacques l'œil inquiet et le geste agité d'un homme qui dissimule quelque chose. Un subtil instinct de femme aimante et jalouse de conserver son bien affinait encore sa perspicacité et, à mesure que les doutes s'accumulaient dans son esprit, une croissante tristesse lui embrumait le cœur.--Au moment où la bonne vint dire que le déjeuner était servi, Jacques se dirigea vers Lechantre afin de l'emmener à l'écart, mais Thérèse s'était déjà emparée du bras du paysagiste pour passer dans la salle à manger. En même temps, Mme Moret réclama celui de «son garçon», et Jacques, déconcerté, vit ainsi s'évanouir son dernier espoir de communiquer secrètement avec son compagnon, avant l'heure redoutable des causeries intimes et des épanchements qui sont généralement la conséquence d'un repas pris entre amis.
Le déjeuner, bien qu'improvisé, était bon et préparé avec sollicitude. Thérèse avait fait servir le fameux pineau de Bazincourt dont Lechantre lui avait expédié un panier, et celui-ci, mis en verve par le vin du pays, la présence de ses compatriotes, la délicatesse du menu, commençait à bavarder à cœur ouvert. Dès qu'il se trouvait avec des amis et devant une bouteille de son vin favori, le paysagiste devenait un saint Jean bouche d'or; Jacques le savait et son énervement redoublait à mesure que pétillait la gaieté et que croissait l'entrain du «cher maître».
Tandis que ce dernier vantait avec son style familièrement imagé les talents du cordon bleu qui avait cuisiné le déjeuner, il fut brusquement interrompu par la voix acide de Christine: